℟. Tribulárer, si nescírem misericórdias tuas, Dómine: tu dixísti, Nolo mortem peccatóris, sed ut magis convertátur et vivat: * Qui Chananǽam et publicánum vocásti ad pœniténtiam.
℣. Secundum multitúdinem dolórum meórum in corde meo, consolatiónes tuæ lætificavérunt ánimam meam.
℟. Qui Chananǽam et publicánum vocásti ad pœniténtiam.
Je serais dans la tribulation, Seigneur, si je ne connaissais vos miséricordes ; mais c’est vous qui avez dit : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive (Ezéchiel 33,11). C’est vous qui avez appelé la Chananéenne et le publicain à la pénitence. Selon la multitude de mes douleurs dans mon cœur, vos consolations ont réjoui mon âme (psaume 33). C’est vous qui avez appelé la Chananéenne et le publicain à la pénitence.
Les répons des matines de la semaine sont pris parmi ceux des matines du dimanche précédent (avant 1960 dans le bréviaire romain). Celui-ci tombe bien aujourd’hui, puisqu’il évoque la Chananéenne, que l’on trouve dans l’évangile. Peut-être est-ce pourquoi dans quelques anciens livres ce répons était spécifique du jeudi de la première semaine de carême, comme on le voit ici dans cet antiphonaire franciscain de la fin du XIIIe siècle :
La Chananéenne et le publicain sont volontiers associés dans la liturgie byzantine (en général avec d’autres) comme exemples d’humilité. Et aussi dans les homélies, par exemple celle de saint Jean Chrysostome qui commence par un rappel de la parabole du publicain et du pharisien et se termine ainsi :
Mais, dites-vous, vous êtes indigne des dons de Dieu. Rendez-vous en digne par l’assiduité de vos prières : oui, le plus indigne peut mériter des grâces par l’assiduité de ses prières. Dieu cède plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous, il tarde souvent à nous exaucer, non pour nous décourager ou nous renvoyer les mains vides, mais pour nous procurer plus de biens que nous n’en demandons. Je veux vous démontrer ces trois vérités en me servant de la parabole que je vous ai lue aujourd’hui.
Le Christ vit venir à lui la Chananéenne qui le priait pour sa fille possédée du démon, et qui s’écriait : Ayez pitié de moi, Seigneur, ma fille est tourmentée par le démon. Voilà une femme de nation étrangère, en dehors de la loi des Juifs. Devait-elle être aux yeux de Jésus-Christ plus qu’un chien ! était-elle digne d’être exaucée ? Il n’est pas bon, dit Jésus lui-même, de prendre le pain de ses enfants et de le donner aux chiens. Cependant l’assiduité de ses prières lui fut un mérite. Non-seulement Jésus traita comme on traite ses enfants celle que la loi abaissait au rang des animaux, mais il la renvoya comblée d’éloges : Femme, lui dit-il, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu veux. Le Christ a dit : Ta foi est grande. Ne cherchez point d’autre preuve de la noblesse d’âme de celle femme ; vous avez vu comme elle devint digne des grâces du Seigneur, elle qui en était d’abord indigne.
Voulez-vous aussi vous convaincre que Dieu se rend plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous ? La Chananéenne criait, et les disciples s’approchant de Jésus, lui dirent : Accordez-lui ce qu’elle demande, car elle crie après nous. Et il leur répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Mais elle s’approcha elle-même et insista disant : Mais, Seigneur, les chiens mangent au moins les miettes de la table de leur maître. Alors Jésus lui accorda sa demande et lui dit : Qu’il soit fait comme tu veux. Voyez-vous que Jésus repousse la prière des disciples, mais qu’il cède aux prières et aux cris de la mère ? Il répond aux uns : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, et à la Chananéenne : Ta foi est grande, qu’il soit fait comme tu veux. A sa première demande, Jésus n’accorde point, mais la voyant revenir à lui trois fois, il exauce sa prière, nous enseignant que s’il différait cette grâce qu’il lui accorde à la fin, ce n’était point pour la repousser, mais pour nous donner en exemple sa patience. Car s’il eût différé pour la repousser, il ne l’eût pas exaucée même à la fin. Mais comme il n’attendait que pour faire paraître la sagesse de cette femme, il gardait d’abord le silence. S’il lui avait dès l’abord accordé la grâce qu’elle demandait, nous n’aurions point connu sa vertu.
Accordez, disent les disciples, car elle crie après nous. Que répond le Christ ? Vous entendez sa voix, mais je lis dans sa pensée ; je ne veux pas que le trésor qu’elle contient demeure caché, j’attends en silence pour le découvrir à tous les regards, pour le faire briller aux yeux du monde.
Ainsi, serions-nous pécheurs, indignes des grâces de Dieu, ne désespérons point, et assurons-nous que par la persévérance nous pouvons nous en rendre dignes. Serions-nous seuls, sans protecteurs, ne perdons point confiance, sachant que c’est une puissante protection que de s’adresser soi-même à Dieu, le cœur plein de zèle. S’il tarde, s’il diffère, ne nous laissons point détourner, certains que ces retards sont une preuve de sa sollicitude et de sa bonté. Si nous avons cette persuasion, si avec un cœur contrit, plein d’amour, avec une ardente volonté, comme la Chananéenne, nous allons au Seigneur, serions-nous des chiens, des pécheurs chargés de crimes, nous nous délivrerons de nos misères, et deviendrons assez purs pour servir aux autres de protecteurs. C’est ainsi que la Chananéenne emporta non-seulement la confiance devant Dieu et mille louanges, mais qu’elle arracha sa fille à d’intolérables tortures.
Rien, je vous le dis, rien n’est plus puissant que la prière ardente et pure. Car elle seule nous peut délivrer des maux présents et des châtiments que nous méritons en cette vie. C’est pourquoi, si nous voulons passer avec moins de peine la vie présente, et la quitter avec confiance, prions avec zèle, avec ardeur, avec persévérance. Ainsi nous obtiendrons les biens qui nous sont réservés et nous goûterons les plus douces espérances. C’est ce que je souhaite pour nous tous, par la grâce, la bonté et la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l’honneur et la puissance, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.