Vendredi des quatre temps

« Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime aussi moins. »

Ici s’élève une question que sûrement il nous faut résoudre. Elle a besoin de toute l’attention de votre charité, car à cause du temps qui nous presse, il est à craindre que nos paroles ne suffisent pas pour en dissiper les ombres et y répandre la lumière. Le corps, d’ailleurs, est, épuisé par ces chaleurs, et il a besoin de repos ; et pendant qu’il réclame ce qui lui est dû, il nous empêche d’apaiser la faim de l’âme et vérifie ainsi cette parole : « L’esprit est prompt, mais la chair est faible. »

Il est donc à craindre et fort à craindre qu’on ne comprenne pas bien ce que le Seigneur disait à Simon. Ceux qui flattent les convoitises de la chair et qui n’ont pas le courage de s’en affranchir, pourraient se dire comme disaient, au rapport de l’Apôtre Paul, en entendant la prédication des Apôtres eux-mêmes, certaines langues mauvaises qui leur imputaient cette maxime : « Faisons le mal, pour qu’il en arrive du bien. » On répète en effet : S’il est vrai que celui à qui on remet peu aime peu, et s’il est plus avantageux d’aimer davantage que de moins aimer ; péchons beaucoup, contractons beaucoup de dettes, et le désir d’en obtenir le pardon fera que nous aimerons davantage Celui qui nous l’accordera généreusement. Cette pécheresse n’eut-elle pas pour son créancier une affection d’autant plus vive qu’elle lui était plus redevable ? N’est-ce pas le Seigneur en personne qui disait : « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé ? » Et pourquoi a-t-elle beaucoup aimé, sinon parce qu’elle devait beaucoup ? Enfin c’est lui encore qui a dit pour compléter sa pensée : « Celui à qui on pardonne peu, aime peu aussi. » Afin donc d’aimer davantage mon Seigneur, ajoute-t-on, ne suis-je pas intéressé à ce qu’il me soit pardonné beaucoup, plutôt que peu ? — Vous voyez sûrement combien cette question est profonde ; oui, vous le voyez. Mais vous voyez aussi comme le temps nous presse ; oui, vous le voyez encore, et de plus vous le sentez.

Je m’expliquerai donc en peu de mots ; et si je n’éclaircis pas suffisamment cette grande question, prenez note de ce que je dis maintenant et considérez-moi comme votre débiteur pour l’avenir.

Afin d’expliquer plus clairement ma pensée par des exemples, supposons deux hommes, dont l’un est chargé de crimes et a longtemps vécu dans d’affreux désordres, tandis que l’autre n’a fait que peu de péchés. Tous deux se présentent pour recevoir la grâce, ils sont baptisés tous deux. Entrés comme débiteurs, ils sortent sans plus rien devoir ; mais il a été remis à l’un beaucoup plus qu’à l’autre. J’examine maintenant quel est l’amour de chacun. Si réellement il y a plus d’amour dans celui à qui il a été remis plus de péchés, il lui est avantageux d’avoir péché davantage, puisque ses iniquités plus nombreuses ont servi à enflammer sa charité. Je sonde ensuite la charité de l’autre ; il doit en avoir moins ; car si je constate qu’il en a autant que le premier auquel il a été pardonné davantage, quelle sera mon attitude en face des paroles du Seigneur ? Comment sera vraie cette sentence de la Vérité même : « Celui à qui on remet peu, aime peu ? » — Il m’a été peu remis, dira quelqu’un, car je n’ai pas beaucoup péché ; néanmoins j’aime autant que cet homme à qui il a été remis beaucoup. — Mais est-ce toi qui dis vrai, ou est-ce le Christ ? T’a-t-il pardonné cette assertion mensongère pour te permettre de calomnier ton Bienfaiteur ? S’il t’a remis peu, tu aimes peu ; car si tu aimais beaucoup quoiqu’il te fût peu remis, ce serait un démenti donné à cette maxime : « Celui à qui on remet peu, aime peu. » Je le crois donc plutôt que toi, car il te connaît mieux que tu ne te connais, et je soutiens qu’en te figurant qu’on t’a peu remis, tu aimes peu. — Que devais je donc faire, reprend mon interlocuteur ? Commettre plus de crimes, afin d’avoir à me faire pardonner plus et de pouvoir aussi aimer davantage ? — C’est nous presser vivement. Daigne le Seigneur, dont nous étudions l’infaillible parole, nous délivrer de ces difficultés.

Le Sauveur, en énonçant cette maxime, avait en vue ce pharisien qui s’imaginait n’avoir que peu ou même point de péchés. De fait, il n’aurait pas invité le Seigneur, s’il ne l’eût aimé tant soit peu. Mais que son amour était froid ! Point de baiser, et sans parler de larmes, pas même un peu d’eau pour lui laver les pieds ; aucun enfin de ces hommages que lui rendit cette femme qui savait mieux ce qu’elle avait à guérir et à qui elle se devait adresser. Si tu aimes si peu, ô Pharisien, c’est que tu te figures qu’on te remet peu ; ce n’est pas que réellement on te remette peu, c’est que tu te le figures : — Quoi donc ! reprend-il ; je n’ai pas commis d’homicide, dois-je passer pour meurtrier ? Je n’ai pas souillé la couche d’autrui, dois-je porter le châtiment des adultères ? Ai-je enfin besoin qu’on me pardonne les crimes que je n’ai pas faits ?

Revenons aux deux hommes que nous avons mis en scène, et de nouveau adressons-leur la parole. L’un vient en suppliant ; c’est un pécheur hérissé de crimes comme un hérisson, et aussi timide que le lièvre poursuivi. Mais aux lièvres comme aux hérissons la pierre sert de refuge. Il accourt donc vers la Pierre mystérieuse, il y trouve un abri et un appui. L’autre a moins péché. Quel moyen employer pour le porter à aimer beaucoup ? Que lui dire ? Démentirons-nous ces paroles du Seigneur : « Celui à qui on remet peu, aime peu » ?

Eh bien ! oui, il aime peu, celui à qui on remet peu. Mais dis-moi, ô toi qui prétends avoir fait peu de mal, pourquoi ? sous la direction de qui as-tu évité le mal ? Grâces à Dieu, car vos applaudissements et vos cris indiquent que vous avez compris. Ainsi la question est résolue. Celui-ci a commis beaucoup de fautes et il a contracté beaucoup de dettes ; celui-là, avec l’assistance de Dieu, en a commis peu. Si donc l’un lui attribue le pardon obtenu, l’autre lui rend grâces des fautes évitées. Tu ne t’es pas rendu coupable d’adultère durant cette vie passée dans l’ignorance, dans les ténèbres, quand tu ne distinguais pas le bien du mal et que tu ne croyais pas encore en ce Dieu qui te conduisait à ton insu ; c’est que réellement je t’amenais à moi, je te conservais pour moi, te dit ton Seigneur. Si tu n’as point commis d’adultère, c’est que personne ne t’y a porté ; et si personne ne t’y a porté, c’est moi qui en suis cause. Le temps et le lieu t’ont manqué ; je suis cause qu’ils t’ont manqué. On t’y a porté, le temps et le lieu étaient favorables ; c’est moi qui par des terreurs secrètes t’ai empêché d’y consentir. Ah ! reconnais donc ma bonté, puisque tu m’es redevable même de ce que tu n’as point fait. Tel m’est obligé parce que, sous tes yeux, je lui ai pardonné ce qu’il a fait ; tu me l’es, toi, de ce que tu n’as pas fait. Car il n’est aucun péché commis par un homme, que ne puisse commettre un autre homme, s’il n’est assisté par l’Auteur même de l’homme.

Saint Augustin, sermon 99 (extrait).


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