Saint Albert le Grand

Tommaso da Modena, 1352, Trévise.

La paix véritable avec Dieu existe lorsque les cinq sens, avec l’usage de tous les membres, et tous les actes intérieurs et extérieurs, sont réglés conformément à l’ordre de la raison ; lorsque, aussi, toutes les pensées, les affections, les vouloirs et les intentions, ainsi que toutes les œuvres extérieures, suivent l’ordination de la raison, et que cette raison se règle elle-même parfaitement selon la volonté de Dieu. Au contraire, chaque fois qu’il se fait quelque chose sans le consentement de la raison disposée comme elle doit l’être, aussitôt la paix de l’âme est troublée.

Il a vraiment la paix avec Dieu, comme le dit la Glose, sur ce mot de l’épître aux Romains, ch. 5, v. 1 : « Justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu » celui qui ne dispute pas contre les commandements de Dieu par les oppositions de sa volonté, celui qui exécute les ordres de son Seigneur et incline son libre arbitre aux préceptes divins. La vraie paix, en réalité, n’est-ce pas de s’entendre avec les bonnes œuvres et de faire la guerre aux vices ?

Celui-là garde la paix avec le prochain, qui, de tous ses efforts, veille à ne troubler personne, à dessein. Que l’on trouble, en effet, quelqu’un délibérément, on ne peut plus être, un instant, sans agitation ; car celui que l’on a troublé se venge si c’est possible ; s’il ne le peut pas, il est plein de dissimulation ; et, pendant ce temps, du trouble que l’on a causé, on porte toujours avec soi l’aiguillon et le remords de la conscience.

Cherchez-vous la paix véritable ? Ne considérez toujours que vous seul, laissez chacun à son jugement personnel ; négligez tous les soucis qui ne durent qu’un temps, et reposez-vous en la seule contemplation de Dieu : là seulement se trouve la vraie paix. Croyez-en le témoignage de saint Augustin : « Vous nous avez faits pour vous, ô Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en vous. »

Un double avantage doit nous conduire à aimer la paix véritable, à savoir : sa douceur, et le repos de l’esprit, conséquence de la paix ; cette suavité est comme une partie et un commencement de la douceur et du repos éternels. Aimons aussi la paix, parce qu’elle prépare l’éternelle et continuelle habitation de Dieu dans notre âme : Dieu, à cause de sa grande douceur, prend place seulement dans les cœurs tranquilles et il s’y repose. N’a-t-il pas dit lui-même : « Dans la paix je dormirai et me reposerai » (Ps. 4, v. 9). « Sa demeure est dans la paix, affirme de nouveau le Psalmiste (Ps. 75, v. 3). Et l’apôtre saint Paul atteste la même vérité : « Ayez la paix, et le Dieu de paix et d’amour sera avec vous » (II Cor., ch. 13, v. 11).

Nous conserverons la paix véritable, comme le dit saint Jérôme sur l’épître aux Éphésiens, si les uns et les autres nous aimons actuellement ce que nous possédons en propre ; si nous supportons jusqu’à la moisson – elle aura lieu au dernier jour – l’ivraie, les péchés, que nous ne pourrions pas extirper sans dommage pour le bon grain ou avec l’espoir de sauver ceux qu’il faudrait corriger ; si nous avons l’intention d’omettre même des œuvres de perfection celles qu’on peut indifféremment faire ou ne pas faire, et cela pour ne pas scandaliser les faibles.

C’est une preuve de la véritable paix que d’éviter tout lieu, toute personne et action qui causeraient peut-être du trouble. Une autre marque certaine de la paix véritable, c’est de garder ses vœux et les commandements de Dieu, toujours et partout ; le psalmiste ne l’affirme-t-il pas : « Il y a une grande paix pour ceux qui aiment votre loi » (Ps. 118, v. 165). Enfin, un dernier signe d’une paix solide, c’est la soumission en toutes choses de la raison à l’esprit.

Au contraire, il n’a, manifestement, qu’une paix simulée, celui qui ne détruit pas toutes les causes de trouble, et ces causes habituellement, foisonnent toujours, à savoir : la volonté propre, l’indépendance de l’esprit, une conduite qui se fait remarquer, la recherche de ce qui plait ; il en est traité ailleurs. De même, elle n’est pas véritable, la paix que l’on a, grâce à autrui, et non pas vertu personnelle. Ainsi, certains hommes gardent la paix aussi longtemps qu’ils ne sentent aucune contradiction : tout ce qui leur va, ils le trouvent partout. Mais arrive-t-il quelque chose dont ils n’aient pas l’initiative, ou qui leur plaise moins, voilà aussitôt perdue la paix de leur cœur. En vérité, la vertu de paix n’était pas en eux, mais bien plutôt chez les autres qui peuvent enlever, quand ils le veulent, une paix semblable. Aussi, ceux qui désirent la paix véritable ne doivent pas prêter attention aux actions ou aux paroles des autres, ni à leurs éloges ou à leurs dénigrements ; mais que toujours ils pensent à ce qui favorise la paix. De cette manière, la vertu de paix demeurera en eux réellement et à jamais.

Le paradis de l’âme, 13.


En savoir plus sur Le blog d'Yves Daoudal

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire