Saint Robert Bellarmin

L’échelle du ciel, premier degré (début du chapitre).

Désirez-vous sincèrement de vous élever à Dieu ? Commencez par apprendre à vous connaître vous-même. Chacun de nous est la créature et l’image de Dieu, et rien ne nous intéresse autant que nous-mêmes. C’est dans ce sens que Tobie a dit : Veillez sur vous, attende tibi (Tob. 4. 13), paroles qui ont fourni à S. Basile la matière d’un savant discours. Celui qui s’examinera attentivement et considèrera ce qui se passe en lui-même y trouvera comme un abrégé de l’univers, d’où il pourra sans peine s’élever à la connaissance du créateur de toutes choses.

Mais il n’est ici question que de l’examen de quatre causes générales, savoir : quel est mon créateur, de quelle matière il m’a formé, quelle forme il m’a donnée, et pour quelle fin il m’a créé. Si je cherche à connaître mon créateur, je ne trouve que Dieu ; si je désire connaître la matière dont il m’a formé, je rencontre le néant ; d’où je conclus que tout ce qui est en moi est l’œuvre de Dieu et lui appartient tout entier. Si j’examine la forme, je vois que je suis créé à l’image de Dieu ; si je veux savoir pourquoi Dieu m’a créé, je ne puis douter que ce ne soit pour le posséder et pour être heureux de son propre bonheur. C’est pourquoi je comprends que j’ai des liaisons et des rapports si intimes avec Dieu, qu’il est lui-même mon créateur, l’auteur de ma vie, mon père, mon modèle, ma béatitude et mon tout. Et si je le comprends bien, comment pourrai-je ne pas le chercher avec ardeur ? ne pas penser à lui ? ne pas soupirer après lui ? ne pas désirer de le voir et de le posséder ? Ou plutôt ne devrais-je pas gémir sur les épaisses ténèbres de mon cœur, qui pendant si longtemps n’a désiré, n’a cherché rien moins que ce Dieu qui est cependant mon unique ressource ?

Mais entrons dans un plus long détail. Je vous en conjure, dites, ô mon âme, qui vous a tirée de ce néant où vous étiez plongée naguère ? Ce ne sont pas certainement vos parents ; s’ils ont engendré votre corps, vous savez que ce qui est né de la chair n’est que chair : Quod natum est ex carne, caro est. Mais vous êtes une substance spirituelle. Ce n’est ni le ciel, ni la terre, ni les astres qui vous ont produite. Ces choses sont corporelles et vous êtes spirituelle. Ce ne sont pas non plus les anges, ni aucune autre créature spirituelle, car vous n’avez été formée d’aucune matière, mais tirée du néant, et il n’y a que la toute-puissance de Dieu qui de rien puisse faire quelque chose. C’est donc lui seul qui, sans coopérateur, sans le ministère de qui que ce soit, vous a créée quand il l’a voulu, de ses propres mains, qui sont son intelligence et sa volonté. Mais peut-être ce n’est pas Dieu qui produit votre corps, peut-être le devez-vous à quelque être créé ; Dieu aura formé votre âme, et vous devez votre corps à vos parents ? Vous vous trompez, c’est Dieu qui en est l’auteur : il est le véritable architecte et le père non seulement de votre âme, mais encore de votre corps ; vos parents n’ont été employés en cela que comme les derniers manœuvres le sont dans la construction d’un édifice ; vous appartenez entièrement à Dieu. En effet si vos parents avoient eu par eux-mêmes le pouvoir de former votre corps, ils connaîtraient le nombre des muscles, des veines, des nerfs, des os qui en composent la structure, et plusieurs autres merveilles qu’on y admire ; cependant ils ignorent, à moins qu’ils ne l’aient appris par l’anatomie. Bien plus, lorsque le corps est malade, qu’un membre se dessèche, ou qu’il est amputé, ils pourraient le rétablir, si c’était eux qui l’eussent formé, de même que l’horloger répare sa montre et l’architecte restaure l’édifice qu’il a construit. Mais vos parents ne peuvent rien de semblable. Que dirons-nous de l’union de l’âme avec le corps, de l’esprit avec la matière, de ces deux substances qui n’ont entre elles aucune ressemblance, aucune proportion, et qui sont néanmoins unies par des liens si forts, qu’elles ne font qu’une même substance ? N’est-ce pas là évidemment l’ouvrage d’une puissance infinie ? C’est donc au seul auteur des grandes merveilles, Qui facit mirabilia magna solus (Ps. 135), qu’il faut attribuer la création et l’union de l’âme avec le corps.

L’Esprit-Saint parlait donc par la bouche de Moïse, lorsque celui-ci disait aux Hébreux : N’est-ce pas Dieu qui est votre père, qui vous a possédés comme son héritage, qui vous a faits et qui vous a créés (Deut. 36. 6.). Le S. homme Job nous enseigne la même vérité (10. 11). Vous m’avez, dit-il à Dieu, vous m’avez revêtu de peau et de chair, vous m’avez affermi et soutenu par les os et des nerfs ; cette vérité est confirmée par le Prophète Royal (Ps. 118) : Vos mains, dit-il, s’adressant à Dieu, vos mains m’ont fait et m’ont formé et fortifié ; c’est vous (Ps. 138) qui m’avez formé et qui avez mis la main sur moi pour me tirer du néant. La mère des Machabées disait aussi à ses enfants (Mach. 7) : Je ne sais comment vous avez été formés dans mon sein, car ce n’est pas moi qui vous ai donné l’esprit, l’âme et la vie, ni qui ai joint vos membres pour en faire un corps ; mais c’est le créateur du monde qui a formé l’homme dans sa naissance. Jésus-Christ lui-même nous dit (Math. 23) : N’appelez personne votre père sur la terre, car vous n’avez qu’un seul père, qui est dans les cieux.

Courage donc, ô mon âme ! si Dieu est votre créateur, s’il est votre père, votre appui, votre nourricier ; si tout votre être, tout ce que vous avez est de lui, et vient de lui ; si tout ce que vous espérez, vous ne l’attendez que de lui, pourquoi ne pas vous glorifier d’un tel père ? pourquoi ne pas l’aimer de tout votre cœur ? pourquoi ne pas mépriser, pour l’amour de lui, tout ce qui est terrestre ? pourquoi vous laisser dominer par de vains désirs ? Elevez vers lui vos regards, et, ayant un père si puissant dans le Ciel, ne craignez point d’ennemis sur la terre. Imitez la confiance et l’amour de David (Ps. 118), lorsqu’il disait : Je vous appartiens, ô mon Dieu, sauvez-moi. O mon âme! si vous considériez comment l’Eternel, le Tout-Puissant, qui n’a nul besoin de vos biens, qui ne perd rien en vous perdant, veut cependant arrêter continuellement sur vous ses regards et daigne vous aimer, vous protéger, vous diriger, vous favoriser comme si vous étiez pour lui un trésor précieux, certainement vous mettriez en lui toute votre confiance; vous le craindriez comme votre Seigneur, vous l’aimeriez comme votre Père ; et les biens ni les maux de cette vie, quelque grands qu’ils fussent, ne sauraient vous séparer de son amour.


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