

O Dieu bon, que se passe-t-il dans l’homme pour qu’il éprouve plus de joie du salut d’une âme dont il désespérait, et de sa libération d’un plus grand péril, que si l’espérance ne lui eût jamais manqué ou si le péril eût été moins grand ? C’est que, toi aussi, Père miséricordieux, tu as plus de joie d’un seul pénitent que de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence. Pour nous, c’est un grand plaisir d’entendre, quand nous l’entendons, de quelle allégresse tressaillent les épaules du pasteur en rapportant la brebis égarée, d’entendre que la drachme est replacée dans tes trésors, à la joie commune des voisines et de la femme qui l’a retrouvée. Ce sont des larmes de bonheur que font tomber des yeux les solennités de ta maison, quand on lit dans ta maison à propos de ton plus jeune fils : il était mort et il revit, il était perdu et il est retrouvé. Tu te réjouis bien sûr en nous et dans tes anges, sanctifiés par la sainte charité. En réalité, toi, tu es toujours le même, car les choses qui ne sont pas toujours ni de la même manière, c’est de la même manière toujours que tu les connais toutes.
Que se passe-t-il donc dans l’âme, pour qu’elle éprouve plus de joie à trouver ou à recouvrer les choses aimées, qu’à les avoir toujours eues ? De fait, les autres exemples aussi l’attestent, et tout est plein de témoignages qui crient : c’est ainsi ! Un général vainqueur triomphe : il n’eût pas vaincu s’il n’avait combattu ; et plus grand fut le péril dans le combat, plus grande est la joie dans le triomphe. La tempête ballotte des navigateurs et les menace du naufrage : tout le monde à l’approche de la mort blêmit ; le ciel et la mer s’apaisent, et l’on est au comble de la joie, parce que l’on fut au comble de la crainte. Un être cher est malade et son pouls révèle son mal ; tous ceux qui désirent sa santé sont malades avec lui dans leur âme. Cela tourne bien ; il n’a pas encore dans sa marche sa vigueur première, et déjà paraît une joie, comme il n’y en eut jamais auparavant, quand il marchait plein de santé et de force. Et les plaisirs sensibles eux-mêmes qui font partie de la vie humaine, ce n’est pas simplement par des tourments imprévus et fondant sur nous malgré la volonté, mais par des tourments organisés et volontaires, que les hommes se les procurent. Le manger et le boire ne causent aucun plaisir, s’ils ne sont précédés du tourment de la faim et de la soif. Les ivrognes prennent des mets un peu salés pour exciter en eux un feu qui les tourmente, et c’est en l’éteignant dans la boisson qu’ils font naître le plaisir. Il est établi que les fiancées, une fois promises, ne seront pas cédées aussitôt, de peur que le mari ne considère comme une chose vile celle qu’on lui a donnée, et après laquelle il n’a pas soupiré, en fiancé qui l’attend.
Il en est ainsi de la joie honteuse et exécrable, ainsi de celle qui est tolérée ou permise, ainsi de l’amitié même la plus pure et la plus honnête, ainsi de celui qui était mort et qui revit, qui était perdu et qui est retrouvé. Partout la joie est plus grande quand une plus grande peine la précède. Pourquoi donc cela, Seigneur mon Dieu, alors que toi, éternellement, pour toi, tu es toi-même joie, et que certains êtres, autour de toi, puisent en toi une joie sans fin ? Pourquoi, dans ce monde-ci, les êtres subissent-ils une alternance de régressions et de progressions, de heurts et d’accords ? Serait-ce là leur mesure et tout ce que tu leur as donné, lorsque du sommet des cieux jusqu’aux profondeurs de la terre, depuis le commencement jusqu’à la fin des siècles, depuis l’ange jusqu’au vermisseau, du premier mouvement jusqu’au dernier, tous les genres de biens et tous tes justes ouvrages recevaient de toi chacun sa place, et venaient par toi chacun à son temps ? Hélas pour moi ! Que tu es haut placé dans les hauteurs et que tu es profond dans les profondeurs ! Tu ne te retires nulle part, et nous avons peine à revenir à toi !
Les Confessions, VIII, 3. Traduction Tréhorel et Bouissou.
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