Dimanche in albis

Comme je le disais hier, le graduel est désormais remplacé par un alléluia. Voici les deux alléluias de ce dimanche.

Le premier reprend ce qu’avait dit le Christ à ses apôtres au mont des Oliviers avant la Passion : « Postquam autem resurrexero praecedam vos in Galileam », et que l’ange rappelle aux myrophores dans le tombeau vide. La mélodie souligne fortement « praecedam », tout en haut du mode : le Christ précèdera ses apôtres dans la Galilée des nations, c’est lui qui évangélisera.

Le second annonce l’évangile qui va être chanté. Il culmine sur « Pax vobis » qui reprend le jubilus de l’alléluia : c’est la paix joyeuse du Royaume, que le prêtre souhaite et offre plusieurs fois à tous les fidèles dans la divine liturgie byzantine (seulement l’évêque dans la liturgie latine).

Par les Pères du Saint Esprit de Chevilly, en 1957.

Allelúia, allelúia. In die resurrectiónis meæ, dicit Dóminus, præcédam vos in Galilǽam. Allelúia.
Allelúia. Post dies octo, jánuis clausis, stetit Jesus in médio discipulórum suórum, et dixit : Pax vobis. Allelúia.

Alléluia, alléluia. Au jour de ma résurrection, dit le Seigneur, je vous précéderai en Galilée.
Alléluia. Huit jours après, les portes étant fermées, Jésus se tint au milieu de ses disciples et dit : la paix soit avec vous. Alléluia.

Samedi in albis

A partir de ce jour le graduel est remplacé par un alléluia. Aujourd’hui le texte est celui de l’antienne de graduel des jours précédents : Haec dies… La mélodie se rencontre plusieurs fois dans l’année, dès le premier dimanche de l’Avent. Ici elle est pleinement en relation avec le texte, avec la longue révérence sur Dominus, et la jubilation sur exsultemus puis à la fin : c’est le jour en lequel nous nous réjouissons.

Allelúia. Hæc dies, quam fecit Dóminus : exsultémus et lætémur in ea.

Allelúia. Voici le jour que le Seigneur a fait ; passons-le dans l’allégresse et dans la joie.

Chanté par des maîtres de chœur sous la direction du chanoine Jeanneteau à Fontevraud le 29 juillet 1980.

Vendredi de Pâques

L’évangile de la messe de ce jour est très court. Ce sont les cinq brefs derniers versets de saint Matthieu. Et ils sont d’une densité extrême, bien que nous n’en ayons plus conscience après deux millénaires de vie de l’Eglise. Pour le comprendre, il faut se mettre à la place des apôtres entendant ce que dit Jésus :

– Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre.

C’est la toute-puissance de Dieu, qui est Dieu même : « Vous verrez le fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance », avait dit Jésus devant le Sanhédrin. Et cette puissance n’est plus seulement celle du Verbe, c’est celle qui a été donnée à l’humanité glorifiée du Christ (c’est Jésus « né de la chair, établi Fils de Dieu en toute puissance, selon l’Esprit de sainteté par sa résurrection des morts », dira saint Paul) – dans le ciel comme sur la terre.

– Allez enseigner toutes les nations.

La mission est désormais clairement universelle. Il ne s’agit plus seulement des « brebis d’Israël ». Le mot « enseigner » veut dire en fait, en grec, faire des disciples. Et de fait ces apôtres si peu nombreux ont fait des disciples de toutes les nations.

les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Claire révélation de la Sainte Trinité, appliquée au baptême, le sacrement de l’Alliance nouvelle et éternelle. Trinité dans l’Unité, puisqu’il y a deux fois « et » mais un est le Nom. Comme c’est la seule fois dans l’Ecriture que la Sainte Trinité est citée explicitement et littéralement, et à la toute fin d’un évangile, on peut se demander si cela n’aurait pas été ajouté a posteriori. Mais tous les manuscrits ont cette phrase, avec une seule variante : certains ont baptizontes, d’autres baptizantes, au présent ou à l’aoriste (irrégulier), et à l’aoriste cela suggère la précision que le baptême ne peut être donné qu’une seule fois.

– Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles.

Pas avec les apôtres, puisqu’ils ne vivront pas jusqu’à la fin du monde. Mais avec l’Eglise. L’Eglise constituée de sorte qu’il y soit toujours présent et qu’il en soit la tête, l’Eglise donc hiérarchique et infaillible.

Jeudi de Pâques

Icône crétoise, vers 1500, église Saint-Georges des Grecs, Venise. Marie Madeleine dit au Christ : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai. » Puis, le reconnaissant : « Rabbouni ».

L’évangile de ce jour est celui du « noli me tangere » (Μή μου ἅπτου), expression aujourd’hui défigurée dans sa traduction et son interprétation. saint Romanos le Mélode (VIe siècle), dans sa première hymne de Pâques, centrée sur Marie Madeleine, l’interprète, strophe 11, comme tous les pères de l’Eglise, selon sa signification obvie. (Traduction de José Grosdidier de Matons, Sources chrétiennes.)

9 Alors celui qui voit tout, voyant Marie-Madeleine vaincue par les sanglots, accablée de regret, en eut le cœur touché et se montra, disant à la jeune fille : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu dans le sépulcre ? » Alors Marie se retourna pour lui dire : « Je pleure parce qu’on a enlevé mon Seigneur du tombeau, et je ne sais pas où il repose. Mais certainement c’est là ton ouvrage, car si je ne me trompe, tu es le jardinier. Eh bien ! si tu as enlevé le corps, dis-le-moi, et moi je reprendrai mon Rédempteur. Il est mon maître, il est mon Seigneur, lui qui offre aux hommes déchus la résurrection. »

10 Celui qui sonde les cœurs et qui explore les reins, sachant que Marie reconnaîtrait sa voix, appelait en vrai pasteur l’agnelle bêlante, disant : « Marie ! » Elle dit aussitôt, l’ayant reconnu : « Oui, c’est bien mon bon pasteur qui m’appelle pour me compter désormais avec les quatre- vingt-dix-neuf brebis. Je vois derrière lui qui m’appelle des légions de saints, des armées de justes, aussi je ne dis pas : ‘Qui es-tu, toi qui m’appelles ?’ Car je sais bien qui il est, celui qui m’appelle : je l’avais dit, c’est mon Seigneur, c’est celui qui offre aux hommes déchus la résurrection. »

11 Emportée par la ferveur du désir, par l’embrasement de l’amour, la jeune fille voulut saisir celui qui remplit toute la création sans en recevoir des limites. Mais le Créateur, s’il ne lui reprocha pas son ardeur, l’éleva vers le monde divin en disant : « Ne me touche pas : me prendrais-tu seulement pour un mortel ? Je suis Dieu, ne me touche pas. Ô femme vénérable, ouvre là-haut tes yeux et considère le monde céleste : c’est là que tu dois me chercher. Car je monte vers mon Père, que je n’ai pas quitté : j’ai toujours été en même temps que lui, je partage son trône, je reçois même honneur, moi qui offre aux hommes déchus la résurrection.

12 Que ta langue désormais publie ces choses, femme, et les explique aux fils du royaume qui attendent que je m’éveille, moi, le Vivant. Va vite, Marie, rassembler mes disciples. J’ai en toi une trompette à la voix puissante : sonne un chant de paix aux craintives oreilles de mes amis cachés, éveille-les tous comme d’un sommeil, afin qu’ils viennent à ma rencontre et qu’ils allument des torches. Va dire : ‘L’époux s’est éveillé, sortant de la tombe, sans rien laisser au- dedans de la tombe. Chassez, apôtres, la tristesse mortelle, car il est réveillé, celui qui offre aux hommes déchus la résurrection. »

Dans la « domus ecclesiae » de Doura Europos, où se trouvent les plus anciennes fresques chrétiennes conservées (241), deux femmes portant des torches et des récipients sont ce qui reste d’un double cortège de cinq femmes convergeant vers un bâtiment. On en a fait des myrophores, mais il est clair qu’il s’agit des vierges folles et des vierges sages, même si elles portent des torches et non des lampes. Et ce sont ces vierges portant des torches que chante Romanos : les vierges sages qui figurent les apôtres réveillés par la myrophore… Et nous tous sommes à Pâques ces vierges sages, comme le chante la liturgie byzantine dans le canon pascal, qu’on doit à saint Jean Damascène :

Tenant nos lampes allumées, / comme au-devant de l’Époux / allons à la rencontre du Christ ressuscité, / et tous ensemble célébrons / en festive procession / la divine Pâque où nous trouvons le salut.

Mercredi de Pâques

Les icônes russes des 12 grandes fêtes de l’année autour de la Résurrection montrent toutes, en bas à droite de l’image de la Résurrection, la scène de la pêche miraculeuse après la Résurrection. De façon plus ou moins détaillée selon la place qui reste et selon l’inspiration de l’iconographe. On y voit généralement deux ou trois apôtres dans une barque (éventuellement avec de belles voiles comme ici), saint Pierre qui s’est jeté à l’eau, et Jésus sur le rivage.

En affirmant que le filet est rempli de gros poissons, le texte en précise aussi la quantité, à savoir cent cinquante-trois. Ce nombre renferme un grand mystère, dont la profondeur même sollicite toute votre attention. En effet, l’évangéliste ne prendrait pas la peine de formuler le nombre total avec cette précision, s’il ne l’avait jugé plein de mystère. Vous savez que tout ce que nous devons faire nous est prescrit, dans l’Ancienne Alliance, par les dix commandements, tandis que dans la Nouvelle, un nombre croissant de fidèles reçoit la force d’accomplir les mêmes œuvres par la grâce septiforme de l’Esprit-Saint, telle que l’a annoncée le prophète : « Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et Esprit de crainte du Seigneur, qui le remplira. » (Is 11, 2). Mais on n’obtient d’agir par cet Esprit que si l’on adhère à la foi trinitaire, croyant et confessant que le Père, le Fils et ce même Esprit-Saint sont d’une seule et même puissance, d’une seule et même substance. Et puisque sept [dons] — nous venons d’en parler — nous sont accordés à profusion par le Nouveau Testament, tandis que dix [commandements] nous sont imposés par l’Ancien, toutes nos vertus et toutes nos œuvres peuvent être comprises dans le dix et le sept. Multiplions dix et sept par trois, nous obtenons cinquante et un : nombre qui renferme assurément un grand mystère, car nous lisons dans l’Ancien Testament que la cinquantième année doit être appelée une année jubilaire, pendant laquelle le peuple entier se repose de tout travail (cf. Lv 25, 11). Mais le vrai repos est dans l’unité, qui ne peut être divisée ; en effet, là où il y a une fissure de division, il n’y a pas de vrai repos. Multiplions cinquante et un par trois, pour obtenir cent cinquante-trois. Puisque toutes nos œuvres, accomplies dans la foi en la Trinité, nous conduisent au repos, nous avons multiplié dix-sept par trois, de manière à obtenir cinquante et un. Et notre vrai repos étant atteint par la connaissance de la gloire de cette même Trinité, que nous croyons fermement exister au sein de l’unité divine, nous multiplions cinquante et un par trois et nous tenons la somme totale des élus dans la patrie céleste, que figure ce nombre de cent cinquante-trois poissons. Il convenait que le filet jeté après la Résurrection du Seigneur prît le nombre de poissons qu’il fallait pour désigner les élus qui habitent la patrie céleste. (1)

Par ailleurs, les passages d’Evangile lus hier et aujourd’hui nous stimulent à chercher avec soin pourquoi on y lit que le Seigneur, notre Rédempteur, a mangé du poisson grillé après sa Résurrection. Ce qu’il a accompli par deux fois ne peut être sans mystère. On nous a lu aujourd’hui qu’il mangeait du pain et du poisson grillé, et dans la lecture d’hier, c’était du poisson grillé avec un rayon de miel (cf. Lc 24, 42-43). Que peut bien symboliser, à votre avis, le poisson grillé, sinon le Médiateur entre Dieu et les hommes, qui a souffert ? (2) Car il a daigné se cacher dans les eaux du genre humain; il a voulu se laisser prendre dans le filet de notre mort et être, pour ainsi dire, rôti par la souffrance au temps de sa Passion. Mais celui qui a daigné se faire poisson grillé en sa Passion s’est montré pour nous rayon de miel en sa Résurrection. Et si dans le poisson grillé, il a voulu figurer la souffrance de sa Passion, n’a-t-il pas voulu exprimer, dans le rayon de miel, la double nature de sa personne ? Un rayon de miel, c’est du miel dans de la cire; et le miel dans la cire, c’est la divinité dans l’humanité.

Cela n’est pas en désaccord avec la lecture d’aujourd’hui : le Seigneur mange du poisson et du pain. Celui qui a pu, en tant qu’homme, être grillé comme un poisson, nous restaure de pain en tant que Dieu. Il l’a affirmé : « Je suis le Pain vivant descendu du Ciel. » (Jn 6, 51). Il mange donc du poisson grillé et du pain pour nous montrer, par ses aliments mêmes, qu’il a accompli sa Passion en vertu de l’humanité qu’il partage avec nous, et qu’il nous a procuré notre nourriture en vertu de sa divinité.

Si nous regardons attentivement, nous voyons aussi comment il nous convient de l’imiter. Car le Rédempteur ne se révèle à nous, qui le suivons, que pour nous ouvrir la voie et nous permettre de l’imiter. Notre-Seigneur a voulu, dans son repas, joindre un rayon de miel au poisson grillé, parce qu’il reçoit dans son corps pour l’éternel repos ceux qui, malgré les tribulations qu’ils subissent ici-bas pour le Seigneur, ne perdent pas l’amour de la douceur intérieure. Avec le poisson grillé, il mange un rayon de miel, puisque ceux qui souffrent ici-bas pour la Vérité sont rassasiés là-haut de la véritable douceur.

Saint Grégoire le Grand, 24e homélie sur l’Evangile, suite du texte lu aux matines.

(1) Sur le nombre 153, voir aussi ici.

(2) « Quid autem signare piscem assum credimus, nisi ipsum Mediatorem Dei et hominum passum ? » Saint Augustin avait déjà dit, avec son sens de la formule : « Piscis assus, Christus est passus » (le poisson grillé c’est le Christ dans sa Passion) : 123e homélie sur saint Jean.