Le samedi de l’Acathiste

Demain dans la liturgie byzantine c’est le samedi de l’Acathiste, l’hymne à la Mère de Dieu qui ce jour-là est chanté en entier. Comme il s’agit des matines, dans les paroisses il est chanté le vendredi soir. En voici des extraits, dans la tradition d’Alep, par le Père Fahmé, en hommage au chantre de Saint-Julien le Pauvre mort le 27 mars dernier. L’enregistrement date de 2011 (le CD est ici) : le Père Fahmé avait 87 ans et il était toujours en pleine possession de ses moyens vocaux.

Tropaire du samedi de l’Acathiste, en arabe :

Lorsque l’incorporel prit connaissance de l’ordre mystérieux, il se présenta aussitôt dans la maison de Joseph et dit à la Vierge : Celui qui, en descendant sur la terre, a incliné les cieux, demeure entièrement en toi, sans éprouver de changement. Le voyant dans ton sein prendre la forme d’un esclave, de stupeur vers toi je m’écrie : Salut à toi, Epouse sans époux !

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Hirmos de la première ode, en arabe :

J’ouvrirai la bouche, et elle sera remplie de l’Esprit, et je parlerai d’abondance à la louange de celle qui est Mère et Reine ; on me verra la célébrer avec éclat et joyeux je chanterai ses merveilles. Ô Mère de Dieu toute sainte, sauve-nous. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles, amen.

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Le premier kondakion, en grec :

Invincible chef d’armée, à toi les accents de victoire ! Libérée du danger, ta ville, ô Mère de Dieu, t’offre des hymnes de reconnaissance. Toi dont la puissance est irrésistible, de tout péril délivre-moi, pour que nous puissions t’acclamer : Salut à Toi, Epouse sans époux !

Vendredi de la quatrième semaine de carême

Giotto, Assise.

L’évangile du jour est la résurrection de Lazare. Dans la liturgie byzantine le « samedi de la résurrection de Lazare » se célèbre la veille des Rameaux, puisque les deux événements sont liés dans l’évangile de saint Jean. Le tropaire mêle les deux et anticipe même sur Pâques. Le voici très joliment chanté dans la tradition znamenny par Julia Nazarenko.

О́бщее воскресе́ние/ пре́жде Твоея́ стра́сти уверя́я,/ из ме́ртвых воздви́гл еси́ Ла́заря Христе́ Бо́же./ Те́мже и мы я́ко о́троцы побе́ды зна́мения нося́ще,/ Тебе́ победи́телю сме́рти вопие́м:/ оса́нна в вы́шних,// благослове́н Гряды́й во и́мя Госпо́дне.

Confirmant la résurrection commune avant ta Passion – Christ, Dieu, Tu as relevé Lazare des morts – Portant comme les enfants les signes de la victoire – nous Te disons, à Toi qui as vaincu la mort – Hosanna au plus haut des cieux – Béni est Celui qui vient au nom du Seigneur.

La fin de l’Eglise ex-latine

Une étude mondiale du Pew Research Center sur les religions montre que l’Italie, le pays dont la capitale est Rome, est largement en tête des défections de fidèles chrétiens. Pour une personne non chrétienne devenue chrétienne, il y en a plus de 28 qui étaient chrétiennes et ne s’identifient plus comme telles. En France le ratio est de 1 pour 15,8.

Si l’on considère la proportion de personnes qui ont quitté le christianisme dans lequel elles ont été élevées, c’est l’Espagne qui est en tête, avec 36%. En France c’est 28%.

Le fait que l’Italie et l’Espagne soient en tête montre clairement le déclin rapide de l’Eglise catholique. Et ces chiffres masquent en fait une réalité bien pire.

Une enquête publiée en novembre dernier par l’institut CENSIS a montré que si 71,1% des Italiens se disent encore « catholiques », seulement 15,3% se définissent comme « pratiquants » (rappelons que dans les enquêtes le « catholique pratiquant régulier » est celui qui va à la messe au moins une fois par mois).

Il y a donc une « zone grise » de 58% d’Italiens qui se disent catholiques mais qui ne participent que rarement aux célébrations de l’Église (34,9 %) ou pas du tout (20,9%).

Sandro Magister précise :

58 % des Italiens continuent de croire en la vie après la mort et la plupart d’entre eux croient qu’il s’agira d’une vie différente selon que l’on se soit bien ou mal comporté. Mais dans la vie actuelle, écrivent les auteurs de la recherche, « le sens du péché n’est pas particulièrement ressenti, notamment parce qu’au cours des cinquante dernières années, la culture catholique a été particulièrement “indulgente” », et que le sens du péché a été remplacé par un sentiment de culpabilité plus générique et individualiste.

« La ‘zone grise’ dans l’Église d’aujourd’hui – écrivent les auteurs de la recherche – est donc le résultat de l’individualisme ambiant, bien sûr, mais aussi d’une Église qui n’est plus qu’horizontale et qui peine à encore à indiquer un ‘au-delà’. »

C’est ce à quoi je pensais encore en commentant la collecte de la messe d’aujourd’hui dans la liturgie traditionnelle. La néo-liturgie a supprimé toute notion du jeûne et a effacé les mots de pénitence et de repentir jusque dans la traduction « liturgique » de la Bible. Il y a donc un énorme fossé entre la liturgie traditionnelle du carême et ce que dit la néo-liturgie. Ce n’est plus la même religion. C’est encore plus flagrant si l’on se réfère à la liturgie byzantine. Chaque jour le Triode martèle les mots de jeûne, de péché, de vices (« passions »), de repentir. Les matines byzantines de ce jour sont constituées essentiellement de l’intégralité du Grand Canon pénitentiel de saint André de Crète, un texte capital du carême byzantin (on peut l’entendre chanté hier soir par exemple au monastère Sretenski de Moscou en slavon ou en l’église de l’Ascension d’Athènes en grec). On n’imagine pas que ce texte puisse être récité aujourd’hui dans une église catholique latine, même dans un monastère, tellement profond est le gouffre, l’abîme, entre la doctrine ascétique traditionnelle et l’actuelle « religion » ex-latine.

Il y a encore des prêtres qui donnent le change, qui tentent de « compenser » tant bien que mal. Mais la néo-liturgie, et l’idéologie qui a présidé à sa fabrication, sont plus fortes qu’eux : lex orandi, lex credendi. Leur tentative est vouée à l’échec, à long terme, et comme on le voit, à moyen terme, voire même à court terme. Dans le dernier réduit traditionnel qui est à ma portée, le célébrant, l’autre dimanche, a réussi le tour de force de faire tout son sermon sur les 40 jours de Moïse, d’Elie et de Jésus sans employer une seule fois le mot de jeûne. Or c’est un prêtre qui veut être traditionnel et qui s’adressait aux derniers survivants de la liturgie traditionnelle dans le diocèse. C’est dire…

Jeudi de la quatrième semaine de carême

Præsta, quǽsumus, omnípotens Deus : ut, quos jejúnia votíva castígant, ipsa quoque devótio sancta lætíficet ; ut, terrénis afféctibus mitigátis, facílius cæléstia capiámus.

La collecte de ce jour dit littéralement à peu près ceci :

« Faites, nous vous le demandons, Dieu tout-puissant, que ceux que les jeûnes votifs châtient, cette même sainte dévotion leur donne la joie ; afin que, les affections terrestres étant calmées, nous obtenions plus facilement les choses du ciel. »

Il y a là deux parallèles qui résument tout un pan de l’ascèse chrétienne.

En entrant dans le carême nous avons fait le vœu de jeûner. De nous châtier par le jeûne de nos péchés, de nous corriger (sens le plus général de castigo). Mais nous demandons à Dieu que ce jeûne lui-même, qui est une dévotion (même racine que vœu : votiva, devotio) nous apporte la joie. Comme le corps souffre du jeûne, cette joie ne peut qu’être spirituelle. Mais elle est tout aussi réelle que la souffrance du jeûne, et l’est même bien davantage, puisqu’elle transcende les contingences corporelles et se répand sur le psychisme.

La deuxième partie est sur un thème commun dans les collectes pénitentielles : par le jeûne on calme les affections terrestres, les désirs charnels, ce qui nous rend plus aptes à recevoir, à accueillir, les réalités célestes.

Voici le commentaire du bienheureux cardinal Schuster :

Dans la collecte, on invoque la joie du Saint-Esprit et une dévotion fervente, en faveur de ceux qui mortifient leur corps par le jeûne. Il est impossible d’unir les consolations des sens et celles de l’esprit ; leurs goûts sont en parfaite opposition. Quand les sens jouissent, l’esprit devient comme obscurci par la fumée des passions charnelles ; au contraire, plus l’âme imprime dans la chair les stigmates de la croix, plus elle se sent libre et pure, plus son regard est clair et perspicace.

« Maintenant les puissances célestes »

Pendant le carême, le mercredi et le vendredi, les byzantins célèbrent la divine liturgie des dons présanctifiés. La « grande entrée » des dons a une hymne particulière (à la place de celle des Chérubins). Le 7 mars j’en avais donné la version du chœur de l’Académie de théologie de Moscou. La voici dans un style très différent, celui de la pure tradition grecque, par Panagiotis Neochoritis, qui est l’actuel « archonte protopsalte de la Grande Eglise du Christ » (Constantinople).

Νῦν αἱ Δυνάμεις τῶν οὐρανῶν σὺν ἡμῖν ἀοράτως λατρεύουσιν. Ἰδοὺ γὰρ εἰσπορεύεται ὁ Βασιλεὺς τῆς δόξης.
Ἰδοὺ θυσία μυστική, τετελειωμένη, δορυφορεῖται. Πίστει καὶ πόθῳ προσέλθωμεν, ἵνα μέτοχοι ζωῆς αἰωνίου γενώμεθα. Ἀλληλούϊα.

Maintenant les puissances célestes célèbrent invisiblement avec nous. Car voici que s’avance le Roi de gloire. Voici avec son escorte, le Sacrifice mystique déjà accompli.
Approchons-nous avec foi et amour, afin de devenir participants de la vie éternelle. Alléluia.