Vendredi des quatre temps de carême

« L’Introït tire du psaume 24 de graves accents de pénitence : “Regarde vers ma misère et ma souffrance, pardonne tous mes péchés.” Nous entendons le malade (que nous sommes) crier vers le Seigneur », dit dom Pius Parsch.

C’est en effet une pièce immédiatement expressive. D’abord je suis tout entortillé dans mes « nécessités », mes peines, mes angoisses, ma détresse, les forces qui pèsent contre moi et me torturent, et je ne sais pas comment m’en sortir, alors je crie : Arrache-moi, Seigneur, et la mélodie repart d’en haut, du do au-delà de la gamme (qui dans ce mode 4 n’est atteint que pour une raison particulière), puis fait sa révérence sur Domine, avant de demander humblement à Dieu de voir à quel point je suis dans la misère, puis, de façon plus ferme, de me remettre mes péchés, dont la liste est longue (vocalise qui enfle puis descend, sur omnia).

Voici cet introït par les moines de Ligugé.

De necessitátibus meis éripe me, Dómine : vide humilitátem meam et labórem meum, et dimítte ómnia peccáta mea. ℣. Ad te, Dómine, levávi ánimam meam : Deus meus, in te confído, non erubéscam.

Seigneur, délivrez-moi de mes angoisses ; voyez mon humiliation et ma peine et remettez-moi tous mes péchés. ℣. Vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon âme ; mon Dieu, je mets ma confiance en vous, que je n’aie pas à rougir.

Jeudi de la première semaine de carême

℟. Tribulárer, si nescírem misericórdias tuas, Dómine: tu dixísti, Nolo mortem peccatóris, sed ut magis convertátur et vivat: * Qui Chananǽam et publicánum vocásti ad pœniténtiam.
℣. Secundum multitúdinem dolórum meórum in corde meo, consolatiónes tuæ lætificavérunt ánimam meam.
℟. Qui Chananǽam et publicánum vocásti ad pœniténtiam.

Je serais dans la tribulation, Seigneur, si je ne connaissais vos miséricordes ; mais c’est vous qui avez dit : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive (Ezéchiel 33,11). C’est vous qui avez appelé la Chananéenne et le publicain à la pénitence. Selon la multitude de mes douleurs dans mon cœur, vos consolations ont réjoui mon âme (psaume 33). C’est vous qui avez appelé la Chananéenne et le publicain à la pénitence.

Les répons des matines de la semaine sont pris parmi ceux des matines du dimanche précédent (avant 1960 dans le bréviaire romain). Celui-ci, qui tombe donc le jeudi, conduisit Grégoire II à choisir l’évangile de la Chananéenne lorsqu’il composa des messes pour les jeudis de carême (qui n’en avaient pas jusque-là). Et dans quelques livres liturgiques ce répons devint spécifique du jeudi de la première semaine de carême, comme on le voit ici dans cet antiphonaire franciscain de la fin du XIIIe siècle :

La Chananéenne et le publicain sont volontiers associés dans la liturgie byzantine (en général avec d’autres) comme exemples d’humilité. Et aussi dans les homélies, par exemple celle de saint Jean Chrysostome qui commence par un rappel de la parabole du publicain et du pharisien et se termine ainsi :

Mais, dites-vous, vous êtes indigne des dons de Dieu. Rendez-vous en digne par l’assiduité de vos prières : oui, le plus indigne peut mériter des grâces par l’assiduité de ses prières. Dieu cède plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous, il tarde souvent à nous exaucer, non pour nous décourager ou nous renvoyer les mains vides, mais pour nous procurer plus de biens que nous n’en demandons. Je veux vous démontrer ces trois vérités en me servant de la parabole que je vous ai lue aujourd’hui.

Le Christ vit venir à lui la Chananéenne qui le priait pour sa fille possédée du démon, et qui s’écriait : Ayez pitié de moi, Seigneur, ma fille est tourmentée par le démon. Voilà une femme de nation étrangère, en dehors de la loi des Juifs. Devait-elle être aux yeux de Jésus-Christ plus qu’un chien ! était-elle digne d’être exaucée ? Il n’est pas bon, dit Jésus lui-même, de prendre le pain de ses enfants et de le donner aux chiens. Cependant l’assiduité de ses prières lui fut un mérite. Non-seulement Jésus traita comme on traite ses enfants celle que la loi abaissait au rang des animaux, mais il la renvoya comblée d’éloges : Femme, lui dit-il, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu veux. Le Christ a dit : Ta foi est grande. Ne cherchez point d’autre preuve de la noblesse d’âme de celle femme ; vous avez vu comme elle devint digne des grâces du Seigneur, elle qui en était d’abord indigne.

Voulez-vous aussi vous convaincre que Dieu se rend plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous ? La Chananéenne criait, et les disciples s’approchant de Jésus, lui dirent : Accordez-lui ce qu’elle demande, car elle crie après nous. Et il leur répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Mais elle s’approcha elle-même et insista disant : Mais, Seigneur, les chiens mangent au moins les miettes de la table de leur maître. Alors Jésus lui accorda sa demande et lui dit : Qu’il soit fait comme tu veux. Voyez-vous que Jésus repousse la prière des disciples, mais qu’il cède aux prières et aux cris de la mère ? Il répond aux uns : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, et à la Chananéenne : Ta foi est grande, qu’il soit fait comme tu veux. A sa première demande, Jésus n’accorde point, mais la voyant revenir à lui trois fois, il exauce sa prière, nous enseignant que s’il différait cette grâce qu’il lui accorde à la fin, ce n’était point pour la repousser, mais pour nous donner en exemple sa patience. Car s’il eût différé pour la repousser, il ne l’eût pas exaucée même à la fin. Mais comme il n’attendait que pour faire paraître la sagesse de cette femme, il gardait d’abord le silence. S’il lui avait dès l’abord accordé la grâce qu’elle demandait, nous n’aurions point connu sa vertu.

Accordez, disent les disciples, car elle crie après nous. Que répond le Christ ? Vous entendez sa voix, mais je lis dans sa pensée ; je ne veux pas que le trésor qu’elle contient demeure caché, j’attends en silence pour le découvrir à tous les regards, pour le faire briller aux yeux du monde.

Ainsi, serions-nous pécheurs, indignes des grâces de Dieu, ne désespérons point, et assurons-nous que par la persévérance nous pouvons nous en rendre dignes. Serions-nous seuls, sans protecteurs, ne perdons point confiance, sachant que c’est une puissante protection que de s’adresser soi-même à Dieu, le cœur plein de zèle. S’il tarde, s’il diffère, ne nous laissons point détourner, certains que ces retards sont une preuve de sa sollicitude et de sa bonté. Si nous avons cette persuasion, si avec un cœur contrit, plein d’amour, avec une ardente volonté, comme la Chananéenne, nous allons au Seigneur, serions-nous des chiens, des pécheurs chargés de crimes, nous nous délivrerons de nos misères, et deviendrons assez purs pour servir aux autres de protecteurs. C’est ainsi que la Chananéenne emporta non-seulement la confiance devant Dieu et mille louanges, mais qu’elle arracha sa fille à d’intolérables tortures.

Rien, je vous le dis, rien n’est plus puissant que la prière ardente et pure. Car elle seule nous peut délivrer des maux présents et des châtiments que nous méritons en cette vie. C’est pourquoi, si nous voulons passer avec moins de peine la vie présente, et la quitter avec confiance, prions avec zèle, avec ardeur, avec persévérance. Ainsi nous obtiendrons les biens qui nous sont réservés et nous goûterons les plus douces espérances. C’est ce que je souhaite pour nous tous, par la grâce, la bonté et la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l’honneur et la puissance, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

« Que ma prière s’élève comme l’encens »

Les versets du psaume 140 sont l’un des chants solennels de la liturgie des présanctifiés pendant le carême. Le soliste est au milieu, devant les portes royales, et le clergé et les fidèles sont à genoux. Voici ce chant au monastère de Valaam.

Да испра́вится моли́тва моя́, / я́ко кади́ло пред Тобо́ю, / воздея́ние руку́ мое́ю, / же́ртва вече́рняя.

Го́споди, воззва́х к Тебе́, услы́ши мя, / вонми́ гла́су моле́ния моего́, / внегда́ воззва́ти ми к Тебе́.

Да испра́вится…

Положи́, Го́споди, Хране́ние усто́м мои́м, / и Дверь огражде́ния о устна́х мои́х.

Да испра́вится…

Не уклони́ се́рдце мое́ в словеса́ лука́вствия, / непщева́ти вины́ о гресе́х.

Да испра́вится…

Да испра́вится моли́тва моя́, / я́ко кади́ло пред Тобо́ю. / Воздея́ние руку́ мое́ю, / же́ртва вече́рняя.

Verset 1 : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi,
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Refrain : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi, 
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Verset 2 : Seigneur je crie vers toi, exauce-moi ; 
entends la voix de ma supplication, lorsque je crie vers toi.

Refrain : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi, 
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Verset 3 : Place, Seigneur, une garde à ma bouche, 
et une porte fortifiée à mes lèvres.

Refrain : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi, 
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Verset 4 : N’incline pas mon cœur vers des paroles perverses,
pour chercher des excuses à mes péchés.

Refrain : Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi, 
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Pour terminer, on répète le premier verset :

Que ma prière s’élève comme l’encens devant toi, 
et l’élévation de mes mains comme le sacrifice vespéral.

Mercredi des quatre temps de carême

Dans la messe de ce jour, la première lecture nous montre Moïse demeurant sur la montagne pendant « quarante jours et quarante nuits ». La deuxième lecture nous montre Elie marcher « quarante jours et quarante nuits » sans manger jusqu’à la montagne de Dieu.

Voici donc les deux préfigurations du jeûne du Christ qui était l’évangile de dimanche dernier. C’est l’illustration par les textes du début de l’hymne des matines du carême, que voici avec la belle traduction-explication de Lemaistre de Sacy (sous le pseudonyme de J. Dumont), et chanté par la Scola Metensis (les trois premières et la dernière strophe avant la doxologie) :

Ex more docti mýstico
Servémus hoc jejúnium,
Deno diérum círculo
Ducto quater notíssimo.

Gardons ce jeûne saint si célèbre en l’Église
Compris en quatre fois dix jours,
Jeûne mystérieux que le ciel favorise
De sa grâce et de son secours.

Lex et prophétæ prímitus
Hoc prætulérunt, póstmodum
Christus sacrávit, ómnium
Rex atque factor témporum.

Jadis le grand Moïse et le brûlant Élie
L’ont par leur exemple honoré,
Mais Christ qui la loi vieille à la nouvelle allie
Le gardant l’a rendu sacré.

Utámur ergo párcius
Verbis, cibis et pótibus,
Somno, jocis, et árctius
Perstémus in custódia.

Il faut donc moins dormir, moins manger et moins boire,
Moins parler, moins se divertir.
Que l’âme ait ses périls gravés dans sa mémoire
Et veille pour s’en garantir.

Vitémus autem nóxia,
Quæ súbruunt mentes vagas :
Nullúmque demus cállidi
Hostis locum tyránnidi.

Fuyons le précipice où d’un pas insensible
Nous conduit la molle tiédeur,
N’ouvrons aucune entrée au serpent invisible
Pour se glisser dans notre cœur.

Flectámus iram víndicem,
Plorémus ante Júdicem,
Clamémus ore súpplici,
Dicámus omnes cérnui :

Devant ce juge saint prosternons-nous en terre,
Poussons au ciel un cri perçant,
Pleurons et par nos pleurs détournons le tonnerre,
Dont s’arme son bras menaçant.

Nostris malis offéndimus
Tuam, Deus, cleméntiam :
Effúnde nobis désuper,
Remíssor, indulgéntiam.

Nos excès ont blessé tes bontés paternelles,
Dieu tout-puissant, mais Dieu très doux,
Conserve un cœur de père à tes enfants rebelles,
Et répands tes grâces sur nous.

Meménto quod sumus tui,
Licet cadúci, plásmatis :
Ne des honórem nóminis
Tui, precámur, álteri.

L’homme est faible et pécheur, mais il est ton ouvrage.
Son Dieu doit seul être son roi.
Garde-nous du tyran dont l’orgueilleuse rage
Nous attaquant s’attaque à toi.

Laxa malum, quod fécimus,
Auge bonum, quod póscimus :
Placére quo tandem tibi
Possímus hic, et pérpetim.

Pardonne nos péchés, rend pure notre vie
Redouble en nous ton saint amour,
Fais que l’âme à tes lois librement asservie,
T’ayant cru voir te voie un jour.

Præsta, beáta Trínitas,
Concéde, simplex Unitas,
Ut fructuósa sint tuis
Jejuniórum múnera. Amen.

Trinité souveraine, unique roi du monde,
Fais goûter aux vrais pénitents
Les admirables fruits que ta grâce féconde
Tire du jeûne en ce saint temps.

« Seigneur des puissances »

Dans la troisième partie des grandes complies byzantines du carême, on chante le psaume 150 avec des stichères. Ainsi au monastère Sainte-Elisabeth de Minsk :

Seigneur des Puissances, sois avec nous ;
toi seul, au milieu des dangers,
tu peux nous secourir et nous aider.
Seigneur des Puissances, aie pitié de nous.

Louez le Seigneur dans ses saints,
louez-le au firmament de sa puissance.

Seigneur des Puissances, sois avec nous ;
toi seul, au milieu des dangers,
tu peux nous secourir et nous aider.
Seigneur des Puissances, aie pitié de nous. (ainsi après chaque verset)

Louez le pour ses hauts faits,
louez-le selon sa grandeur infinie.

Louez le au son de la trompe,
louez-le sur la harpe et la cithare.

Louez le par le tambourin et la danse,
louez-le au son des cordes et des instruments.

Louez le avec les cymbales retentissantes,
louez-le avec les cymbales de jubilation,
que tout ce qui respire loue le Seigneur.

On répète le premier verset, ainsi que le refrain :

Louez le Seigneur dans ses saints,
louez-le au firmament de sa puissance.

Seigneur des Puissances, sois avec nous ;
toi seul, au milieu des dangers,
tu peux nous secourir et nous aider.
Seigneur des Puissances, aie pitié de nous.

Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit.

Seigneur, si nous n’avions le patronage de tes Saints
et l’assurance de ta compatissante bonté,
comment oserions-nous te chanter,
Sauveur que les Anges bénissent sans fin ?
Toi qui sondes les cœurs, aie pitié de nous.

Maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

Si grande est la multitude de mes péchés
que vers toi je me réfugie, en quête de salut ;
pure Mère de Dieu,
visite mon âme affaiblie
et demande à ton Fils et notre Dieu
de m’accorder le pardon pour le mal que j’ai commis,
seule Vierge entre toutes bénie.

Très sainte Mère de Dieu,
ne m’abandonne pas tout le temps de ma vie,
ne me livre pas à l’humaine protection,
mais toi-même protège-moi et aie pitié de moi.

Mon espérance, ô Mère de Dieu,
tout entière je la mets en toi :
garde-moi sous ta protection.