Le site américain Orthodox Reflexions publie souvent des articles intéressants, parfois excessifs (on dirait « intégristes » chez nous), la plupart du temps trop longs… Le dernier paru explique fort bien, grâce à la tradition des icônes, pourquoi les évangéliques rejettent violemment toute idée d’une authenticité du Saint Suaire. En voici une traduction.
Le Suaire de Turin a refait parler de lui récemment lorsqu’une nouvelle étude, publiée dans la revue Heritage, a daté l’origine du tissu à 2.000 ans. Cela ne prouve pas de manière concluante que le suaire est bien le drap mortuaire du Christ. Cependant, cette étude place le tissu au bon endroit, au bon moment, pour qu’il soit authentique.
Ce ne sont pas tous les catholiques romains, et certainement pas tous les chrétiens orthodoxes, qui acceptent le Suaire comme une véritable relique de la résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cependant, qu’ils acceptent ou rejettent le Suaire, les discussions entre catholiques romains et orthodoxes sont le plus souvent civiles. Il n’y a pas d’enjeux particulièrement importants d’un côté comme de l’autre. Si le Suaire est réel, il s’agit d’une relique authentique de plus, originaire de Jérusalem, qui s’est retrouvée en Italie à la suite des Croisades. Il n’y a là rien de nouveau. Si le Suaire est un faux, ce n’est qu’une fraude pieuse de plus dans une histoire vieille de 2 000 ans, déjà jalonnée de tant d’autres. La foi de chacun n’est pas en jeu.
Cependant, de nombreux évangéliques sur l’espace en ligne n’ont pas pris les derniers résultats des tests sur le Suaire avec autant de sérénité. Presque immédiatement, les apologistes évangéliques se sont mis à attaquer violemment l’authenticité du Suaire. L’intensité de cette réaction a quelque peu surpris de nombreux orthodoxes et catholiques romains. Ils ont souvent posé la question suivante : « Pourquoi sont-ils comme ça ? ». L’explication la plus courante est celle d’un parti pris anticatholique. (J’utiliserai cette expression dans le sens d’anti-romain et d’anti-orthodoxe dans ce cas-ci.) Il y a certainement du vrai dans cette explication. L’évangélisme est souvent réactif à l’égard de tout ce qui est perçu comme « catholique », qu’il s’agisse d’art, d’un calice, de vêtements, d’écrits patristiques du premier siècle ou même de l’architecture des églises. « Catholique = mauvais » pourrait bien être la devise officielle de l’évangélisme.
Mais dans le cas du Suaire, le simple sectarisme anticatholique n’explique pas tout. Le Suaire présente un défi qui peut réellement détruire l’évangélisme. Un fait dont beaucoup d’entre eux sont parfaitement conscients à un certain niveau, même s’ils refusent de l’exprimer clairement.
Attendez, quoi ? L’authenticité du Suaire pourrait-elle menacer l’existence même de l’évangélisme ? Absolument. Deux raisons majeures viennent immédiatement à l’esprit.
1. Dieu lui-même a créé une icône
Les évangéliques déploient beaucoup d’énergie pour s’opposer aux icônes. Leurs arguments les plus courants sont les suivants :
- Les icônes sont des idoles et sont donc interdites par l’Ancien Testament.
- Il n’y a aucune mention d’icônes dans le Nouveau Testament, de sorte que l’écriture et la vénération d’icônes doivent être un ajout ultérieur à la foi, imposé à l’Église par le Pape ou Constantin (ou les deux). Il s’agit d’une « tradition des hommes » qui s’est développée au fur et à mesure que l’Église primitive des Apôtres apostasiait pour devenir l’Église catholique orthodoxe.
- Les icônes sont des décorations inutiles. L’adoration authentique se fait « en esprit et en vérité ». Les décorations dans un lieu de culte sont des distractions par rapport au véritable Évangile, même si elles ne sont pas vénérées. Les « vrais » chrétiens n’en ont pas besoin.
- Les icônes coûtent cher. L’argent dépensé pour décorer l’église devrait être donné aux pauvres, aux sans-abri, etc.
- Les icônes représentent le Christ avec des cheveux longs, ce qu’il n’aurait pas pu avoir car les cheveux longs sur les hommes sont contraires à la Bible. (Cette question est soulevée à cause d’un passage de Paul qui dit aux hommes de ne pas avoir les cheveux longs. Un passage traditionnellement interprété comme étant contre les coiffures féminines chez les hommes, et non contre les cheveux longs en tant que tels).
En bref, les icônes sont des idoles, vous n’en avez pas besoin, elles ne sont pas dans la Bible, donc les évangéliques ont raison de les dénoncer et les orthodoxes/catholiques romains ont tort de les utiliser.
Seulement, si le Suaire de Turin est authentique, alors Dieu lui-même a fabriqué une icône par son propre pouvoir surnaturel. Une icône que l’Église possédait dès le début, en l’an 33. Une icône qui semble avoir fortement influencé la représentation du Christ au cours des siècles suivants.

Si les icônes sont des idoles, pourquoi Dieu en aurait-il créé une et l’aurait-il donnée à son Église nouvellement fondée ? Si les icônes sont sans importance ou inutiles, pourquoi Dieu en aurait-il créé une et l’aurait-il donnée à son Église nouvellement fondée ? Comment les icônes pourraient-elles être un ajout ultérieur à la foi chrétienne, si l’Église en a eu une dès le début, faite par Dieu lui-même ? Si la vénération ( doulia en grec) de la matière créée est idolâtre, pourquoi Dieu transformerait-il un tissu en sa propre image divine ?
Il existe en ligne de nombreuses et excellentes réfutations des critiques évangéliques à l’égard des icônes. Certaines des meilleures sont écrites par d’anciens évangéliques. En voici une bonne. Malgré tout ce bon travail, la grande majorité des évangéliques continue de rejeter la tradition catholique orthodoxe de l’iconographie. Un rejet qui devient impossible si le Suaire de Turin est authentique. Un Suaire authentique signifie la fin de l’évangélisme tel que nous le connaissons. Peut-être même la fin de l’évangélisme en général.
D’une certaine manière, les apologistes évangéliques les plus astucieux s’en rendent compte. Ils rejettent vigoureusement le Suaire d’emblée (sans tenir compte de la moindre preuve), parce qu’ils doivent le rejeter pour rester évangéliques. Le Suaire doit être un faux, parce que les implications d’un Suaire authentique sont tout simplement trop importantes pour qu’un esprit évangélique puisse même les envisager. Un observateur objectif doit donc conclure que l’inauthenticité du Suaire est un dogme évangélique qu’ils ne peuvent abandonner, quelle que soit la quantité de preuves qui s’accumulent en faveur du Suaire.
L’exactitude de la tradition de l’Église
Un autre dogme évangélique est celui de la « Bible seule ». L’idée est que la Tradition de l’Église a été corrompue au début du premier millénaire et qu’elle n’est donc pas fiable pour guider la pratique de la foi chrétienne. Dans l’enseignement évangélique, l’Église « apostate » a essentiellement « perdu le contact » avec l’Église apostolique du livre des Actes. Seul ce qui est consigné dans la Bible est fiable, et seulement lorsqu’il est interprété selon la tradition évangélique postérieure au XVIe siècle. Toute autre tradition sainte préservée dans les écrits patristiques, les textes liturgiques, les hymnes, les icônes, les canons, les actes des conciles de l’Église, etc. est automatiquement suspecte dans l’esprit évangélique.
Un Suaire authentique démolit totalement les enseignements évangéliques concernant le sola scriptura et l’histoire de l’Église. Le linceul n’est pas spécifiquement mentionné dans le Nouveau Testament comme portant l’image du Christ. (Les vêtements d’enterrement du Christ sont cependant mentionnés comme ayant été trouvés dans le tombeau vide). Si le Suaire est authentique, cette authenticité est attestée uniquement par la Tradition de l’Église. Si le Suaire est vrai, quelles sont les autres parties de la Tradition de l’Église qui sont également vraies? Comment les évangéliques peuvent-ils exiger que tout dans le christianisme soit autorisé par des « chapitres et des versets », alors que l’existence du Suaire montre clairement que toutes les vérités chrétiennes ne se trouvent pas dans la Bible ?
L’Église a conservé le Suaire dès le Ier siècle (d’abord l’Église d’Orient, puis l’Église de Rome). Cela n’indique pas une sorte de « rupture radicale » avec l’Église primitive. Au contraire, la préservation du Suaire témoigne de la continuité historique entre l’Église catholique orthodoxe et l’Église du Livre des Actes. Si l’Église catholique orthodoxe et l’Église catholique romaine ont pu garder la trace d’une telle relique pendant plus de deux millénaires, comment les enseignements des Apôtres auraient-ils pu être « perdus » au IVe siècle (ou plus tôt) ?
L’authenticité du Suaire place les évangéliques dans une position impossible. Si l’Église post-nicéenne (que les évangéliques considèrent souvent comme apostate) a pu préserver le Suaire, qu’est-ce que l’Église orthodoxe et/ou l’Église romaine ont préservé d’autre ? Le Suaire est également une preuve de la source de la remarquable continuité dans la manière dont le Christ est représenté dans les icônes orthodoxes. Les évangéliques nient que nous puissions savoir à quoi ressemblait le Christ, parce que le Nouveau Testament (la seule source fiable de vérité) ne contient pas de description physique de lui. Ils affirment en outre que si son apparence était importante, un auteur du Nouveau Testament aurait fourni une description.
Soit dit en passant, l’absence de description physique du Christ dans le Nouveau Testament est également utilisée par les non-chrétiens comme « preuve » que notre Sauveur n’était pas une personne réelle.
Imaginez l’horreur des évangéliques qui doivent admettre qu’ils ont complètement tort. Le Nouveau Testament ne décrit pas physiquement le Christ, ni parce que son apparence n’est pas importante, ni parce que son apparence était inconnue des auteurs bibliques. Au contraire, un Suaire authentique prouve que l’Église a toujours su à quoi il ressemblait et qu’elle n’a jamais eu besoin d’une simple description physique puisque son image était déjà disponible. Une image vaut vraiment 1.000 mots. En outre, l’utilisation historique de l’iconographie prouve que l’Église a toujours considéré que le visage du Christ était important pour les fidèles chrétiens. Le Christ était un être humain réel, en plus d’être Dieu.
Conclusion
Je suis un chrétien orthodoxe qui, après de nombreuses recherches, accepte l’authenticité du Suaire. Je pense que la prépondérance des preuves fait qu’il est presque certain qu’il s’agit du vêtement funéraire de notre Seigneur et Sauveur. S’il s’avérait que ce n’est pas le cas, ma foi en Christ n’en serait absolument pas affectée. Tout ce que je pourrais apprendre d’un linceul authentique, je le crois déjà parce que l’Église une, sainte, catholique et apostolique me l’a déjà enseigné.
Les évangéliques, en revanche, ne peuvent pas se permettre que le Suaire soit authentique. Il faut donc s’attendre à ce que la guerre évangélique contre le Suaire se poursuive, s’intensifie et devienne encore plus méchante. Les preuves ne suffiront pas à la plupart des évangéliques, ce qui rend toute discussion rationnelle avec eux pratiquement impossible sur ce sujet. Leur foi est littéralement en jeu.
Nicholas – membre du vicariat de rite occidental, qui fait partie de l’archidiocèse chrétien orthodoxe d’Antioche en Amérique.

En savoir plus sur Le blog d'Yves Daoudal
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Je suis toujours extrêmement déconcerté par les images du Christ issues du Saint Suaire. D’abord parce que les tentatives pour obtenir ces résultats montrent des visages que je ne parviens pas identifier comme identiques. Ce qui me laisse penser que des choix « picturaux » ont été faits et que ces choix modifient le résultat final. Comme les yeux ouverts par exemple. Ensuite par ce que ceux qui ont eu la chance de le connaître il y a 2000 ans ont connu un « vrai homme/vrai Dieu » alors que pour nous aujourd’hui il reste uniquement le divin.
Je ne suis pas parfaitement certain que cette dernière remarque soit juste.
Merci à notre hôte pour ce post.
J’aimeJ’aime
Les Évangélistes, et autres protestants, font un contre-sens complet sur le christianisme.
Quand Jésus a envoyé ses apôtres « parmi les nations » pour leur ouvrir l’Alliance que Dieu avait passé avec les Hébreux, la Nouvelle Alliance », il ne leur a pas donné mission de détruire toutes les les traditions nationales de ces peuples (leur langue, leurs droit, leurs institutions politiques, leur costume, leur cuisine, leur architecture, leur modes de dévotion, leur mariage, leur architecture, leur musique, leurs techniques, leur calendrier, leurs fêtes..) pour les remplacer par la culture et les traditions juives, il leur a donné mission de les christianiser, c’est-à-dire d’incarner l’Esprit de l’évangile dans leurs différentes cultures. Son travail a consisté à réduire la loi mosaïque à l’essentiel, à son esprit, pour lui permettre de s’incarner dans d’autres nations que celle des Hébreux.
Il n’a jamais été question de faire tabula rasa de toutes les langues, droits, civilisations, sous prétextes qu’elles ne figurent pas dans la Torah, donc qu’elles sont païennes, et de les remplacer par l’hébreux (qui d’ailleurs était depuis longtemps une langue morte à l’époque du Christ), par le costume juif, la cuisine juive, le droit juif. Il en va de même du droit, des cultes, des traditions artistiques, figuratives ou non.
Un bon exemple est le mariage catholique, c’est-à-dire hétérosexuel, monogame, pour la vie, avec consentement des deux époux et capacité civile de la femme, ce n’est pas le mariage sémitique polygame avec achat de la femme qui reste mineure et répudiation qui est dans l’Ancien Testament, ni le mariage romain très différent avec concubine et adoptions. C’est le mariage celtique, gaulois, avec son régime dotal, l’esprit saint en a fait une voie du Salut, il en a fait un sacrement, c’est une tradition païenne qui a été entièrement conservée vivante, mais christianisé.
Il en va de même des traditions de représentations figuratives qui sont attestées dans nos nations depuis la grotte Chauvet, donc plus de 35 000 ans avant J-C, très longtemps avant l’existence d’Abraham et Moïse. Elle a été christianisée pour donner la peinture, l’enluminure et les sculptures sacrées, l’art roman, gothique, baroque, pompier.
Les protestants se trompent complètement quand ils veulent éliminer toutes les traditions païennes des religions catholiques et orthodoxe pour revenir à la religion et aux traditions juives de l’époque du Christ, cela revient à annuler la Nouvelle Alliance de Dieu avec toutes les autres nations.
J’aimeJ’aime
Pascal parle d’une « disposition contraire » qu’il oppose au désir de « voir » : « Il y a assez de lumière, etc ».
Quand une chose d’importance est vraie, il y a en effet assez de lumière pour le voir. Le mystère de l’obscurité est dans l’oeil de ceux qui ne veulent pas voir.
J’aimeJ’aime
[…] au cours du premier millénaire ? L’auteur est cet orthodoxe dont j’ai déjà traduit l’article sur le Linceul de Turin. Avertissement : ce nouvel article est « hérétique », puisqu’il conteste un « dogme ». […]
J’aimeJ’aime