La rupture (vécue) du P. Luykx

J’ai déjà évoqué trois fois (1, 2, 3) le livre du P. Luykx sur le concile Vatican II, plus précisément sur la « réforme liturgique » telle qu’il l’a vécue. Le P. Luykx a participé personnellement au concile de 1959 à 1975. Repéré par Jean XXIII en raison de ses travaux au sein du « Mouvement liturgique », il a fait partie des instances qui ont préparé le concile, il a été l’expert d’un des pères du concile, il a personnellement rédigé quatre articles de la constitution conciliaire sur la liturgie, et il a fait partie du Consilium chargé de mettre en œuvre les décisions du concile. Sa conclusion est que la réforme liturgique promulguée par Paul VI a été une trahison de la constitution conciliaire et une trahison du Mouvement liturgique, une démolition de la liturgie latine et de la tradition liturgique de l’Eglise latine.

La rupture selon lui se produit donc après le concile, dans les commissions censées appliquer les demandes du concile, et qui ont fabriqué une néo-liturgie artificielle et illégitime. Cette position est contraire à celle qui a cours le plus souvent dans les milieux traditionalistes (où l’on dit que le concile est responsable en tant que tel de la révolution dans l’Eglise, et que sur le plan liturgique cette révolution a été voulue par les militants du Mouvement liturgique), mais elle ne peut être balayée d’un revers de main. En outre elle est un argument de poids pour les défenseurs de la liturgie traditionnelle.

D’autre part elle me permet de trouver une réponse à deux faits qui étaient pour moi mystérieux.

D’abord ce qui était l’énigme Pius Parsch. Jusqu’ici j’ai cité 430 fois dom Pius Parsch dans mes notes liturgiques, parce que je trouve ses écrits particulièrement remarquables. A un moment j’ai appris qu’il était l’un des principaux inspirateurs de Vatican II en matière liturgique, donc de la nouvelle liturgie. J’ai continué à le citer, parce que ce qu’il écrivait était de façon générale dans la droite ligne de la tradition. Comment était-ce possible ? Le P. Luykx donne la réponse : il était (explicitement) dans la mouvance de dom Parsch, qu’il cite avec grand respect. Il en résulte que dom Pius Parsch, qui est mort en 1954, aurait eu la même réaction que le P. Luykx après le concile. Et qu’il n’était pas un inspirateur de ce qui s’est passé alors.

L’autre mystère est cette anecdote qu’on raconte à propos de Bugnini. Lors de la promulgation de la mini-réforme de l’ordo missae de 1965, on lui fit remarquer qu’il y avait toujours les prières au pied de l’autel, alors qu’on avait entendu dire qu’au moins le psaume Judica me serait supprimé. Le grand manitou de la réforme répondit qu’il n’était pas question de supprimer ce psaume qui est tellement en situation au début de la messe. Or, moins de deux ans plus tard, le psaume Judica était supprimé… Ici encore le P. Luykx apporte la réponse, quand il montre Bugnini avide de pouvoir et devenant peu à peu un acharné de la destruction liturgique. Et surtout le propos de Bugnini est confirmé par celui du cardinal Cicognani, secrétaire d’Etat de Paul VI, écrivant au père abbé de Beuron : « Le trait caractéristique et essentiel de cette nouvelle édition révisée est qu’elle représente l’aboutissement parfait de la Constitution liturgique du Concile. » L’année suivante l’ordo missae était encore modifié, et deux ans plus tard c’était le grand chamboulement…

Il paraît donc assez aventureux d’affirmer que le Mouvement liturgique aboutissait forcément à la révolution liturgique. Il y avait certes divers courants, certains allant plus loin que d’autres, et l’on pouvait trouver chez Pius Parsch des éléments sur lesquels on pourrait ensuite s’appuyer pour démolir la liturgie. Mais l’essentiel demeurait traditionnel. Un exemple : quand le P. Luykx parle de la « participation active » des fidèles pendant la messe, c’est toujours en renvoyant à saint Pie X, qui avait utilisé l’expression pour la première fois. Il ne s’agissait pas de l’activisme actuel, mais de la participation d’abord intérieure du fidèle invité à suivre la messe, à s’unir au prêtre pendant la messe, et aussi à s’approprier ce qui jusque-là était généralement dit uniquement par le servant (ou chanté par le chantre-organiste à la grand-messe).

L’idée était d’en finir avec cette dérive post-tridentine du prêtre qui célèbre sa messe tandis que les fidèles récitent le chapelet ou lisent des livres de pieuses prières sans s’occuper de ce qui se passe à l’autel. Les « tradis » d’aujourd’hui ne savent pas, en général, ce qu’ils doivent au Mouvement liturgique qu’ils sont censés honnir. Deux exemples seulement. Si l’on a des centaines de « motets spirituels » datant de Louis XIV, c’est que lorsque le roi assistait à la messe on lui jouait de la musique. Et il en était ainsi chez tous les gens assez riches pour se payer des musiciens. Au XIXe siècle, en Pologne, le grand compositeur de l’époque, Moniuszko, publia toute une série de « Messes » qui n’étaient pas du tout des messes, mais des suites de motets à chanter pendant la messe. Pendant la « messe basse », qui était devenue la norme, alors que c’est la messe chantée qui a toujours été la norme dans tous les rites. Il n’y avait plus guère de messes chantées que dans les cathédrales et les monastères. Tout le monde connaît « Les trois messes basses », d’Alphonse Daudet : il s’agissait des messes de Noël !

Beaucoup de « tradis » seraient sans doute étonnés d’apprendre que c’est grâce au Mouvement liturgique qu’ils peuvent communier après le prêtre à la messe. Car jusque-là la communion était déconnectée de la messe. C’était le défaut majeur de l’ordo de saint Pie V qu’il ne prévoyait pas du tout de communion des fidèles, et c’était une absurdité théologique majeure de déconnecter du saint sacrifice la communion au saint sacrifice… Si la messe est un vrai sacrifice, les fidèles doivent pourvoir consommer la victime du sacrifice, comme cela s’est toujours fait dans toutes les religions où il y a des sacrifices.

Il ne pouvait pas y avoir de communion à la grand-messe du dimanche parce qu’il fallait être totalement à jeun depuis la veille et que la grand-messe est célébrée en fin de matinée. Et de toute façon on communiait très peu parce qu’il fallait s’être confessé juste avant.

Le P. Luykx rappelle que lorsqu’il était enfant on distribuait la communion pendant l’offertoire (d’une messe basse très matinale). Des théologiens conseillaient de communier avant la messe, afin de pouvoir faire de la messe une action de grâce…

Il y avait donc un rituel « De sacra communione », dont la neuvième et sans doute dernière édition date de 1952. Il y est distingué les cas où la communion « est administrée immédiatement avant ou immédiatement après la Sainte Messe », et les cas où elle est administrée « indépendamment de la Messe ». On n’imagine pas le cas où elle serait administrée… au moment de la communion…

Quant aux dérives du Mouvement liturgique, si elles sont devenues un tsunami après le concile, certaines étaient déjà mises en œuvre auparavant. Il est assez remarquable que le texte conciliaire ne demande absolument pas que la messe soit célébrée face au peuple, alors que c’est devenu la norme, mais que la première fois que Paul Claudel proteste contre cette façon de faire, c’est en… 1944.

A ce propos, on peut citer ce que dit le P. Luykx du jésuite Joseph Jungmann, le plus célèbre des artisans du Mouvement liturgique, considéré comme l’un des inspirateurs de la nouvelle messe, d’autant que, à la différence du P. Parsch, il a participé au concile :

Jusqu’à la fin de sa vie, le père Jungmann a désespérément lutté contre le monopole croissant de l’autel face au peuple et contre les conséquences destructrices qui se généralisaient déjà. Il est mort en 1975 dans une profonde tristesse, témoin impuissant de la démolition systématique de son rêve réaliste, l’œuvre principale de sa longue et sainte vie : un véritable renouveau liturgique et une restauration fondée sur les sources authentiques, par opposition à des nouveautés passagères. Lorsque sa dernière lettre m’est parvenue, quelques jours avant sa mort, j’ai pleuré en lisant sa grande déception – qui semblait l’avoir conduit à la tombe – et qui allait progressivement devenir la grande déception de tant d’entre nous dans l’Église.


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Une réflexion sur “La rupture (vécue) du P. Luykx

  1. Me faisant lavocat du diable, comme on dit, est-ce que ce n’est pas présenter les choses à propos de Vatican II comme ceux qui continuent encore à croire que le communisme n’a jamais marché parce que jamais les nombreux pays qui ont emprunté cette voie n’ont jamais été au bout, au fond du communisme, ne l’ont jamais compris ?

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