Je suis la Reine du ciel. Il faut chercher avec soin la manière dont vous me devez louer. Ayez pour certain que toute la louange de mon Fils est ma louange, et que qui l’honore m’honore. En fait, nous nous sommes réciproquement aimés avec tant de ferveur que nous avons été tous deux comme un seul cœur ; et il m’a si spécialement honorée, moi qui n’étais qu’un vase de terre, qu’il m’a exaltée par-dessus les anges. C’est donc de cette manière que vous devez me louer :
Béni soyez-vous, ô Dieu ! Créateur de toutes choses, qui avez daigné descendre dans le sein de la Vierge Marie sans incommodité, et qui avez daigné prendre d’elle une chair humaine sans péché ! Béni soyez-vous, ô Dieu ! qui êtes venu à la Vierge sainte, qui êtes né d’elle sans péché, remplissant des tressaillements d’une joie ineffable son âme et tous ses membres ! Béni soyez-vous, ô Dieu ! qui avez réjoui la Vierge Marie, votre Mère, après l’Ascension, lui donnant tant d’admirables consolations, et qui l’avez elle-même visitée en la consolant divinement ! Béni soyez-vous, ô Dieu ! qui avez emporté au ciel le corps et l’âme de la Vierge Marie, votre Mère, et qui l’avez honorablement placée auprès de la divinité, au-dessus de tous les anges. Faites-moi miséricorde à raison de ses prières amoureuses.
Retable de la cathédrale Notre-Dame de la Treille de Lille. On peut voir les détails ici, et là.
Voulant faire apprécier sa grâce et confondre la sagesse humaine, Dieu daigna prendre chair d’une femme, mais d’une vierge, afin de restituer la ressemblance par un semblable, de guérir le contraire par un contraire, d’arracher l’épine vénéneuse et d’effacer, avec une souveraine puissance, la cédule du péché. Eve a été l’épine, en blessant, et Marie, la rose, en gagnant l’affection de tous. Eve a été l’épine inoculant la mort à tous, et Marie la rose qui nous a tous guéris. Marie fut une rose blanche par la virginité, et rouge par la charité ; blanche par la chasteté de son corps, rouge par la ferveur de son esprit ; blanche en recherchant la vertu, rouge en foulant aux pieds les vices ; blanche par la pureté des affections, rouge par la mortification de la chair ; blanche en aimant Dieu, rouge en compatissant au prochain.
« Le Verbe s’est fait chair, » et déjà il habite en nous. Il habite dans notre mémoire, il habite dans notre pensée, car il descend jusque dans notre imagination elle-même. Comment cela, dites-vous ? En gisant sur la paille de la crèche, en reposant sur un sein virginal, en prêchant sur la montagne, en passant la nuit en prières, en se laissant suspendre à la croix et défigurer par le trépas, en se montrant « libre entre les morts » et en commandant à l’enfer ; en ressuscitant le troisième jour, en montrant à ses Apôtres, dans les traces des clous, les signes de sa victoire, enfin en s’élevant devant eux au plus haut du ciel.
Est-ce que chacun de ces faits n’inspire pas des pensées vraies, pieuses, saintes ? Quand je les repasse dans mon esprit, c’est à Dieu que je pense, et dans ces mystères, je trouve mon Dieu. Méditer ces choses, selon moi, c’est sagesse, et, à mon jugement, c’est prudence que d’en ramener le souvenir, souvenir dont la douceur est comme l’amande du fruit produit en abondance par la verge d’Aaron, et que Marie est allée cueillir dans les hauteurs des cieux, pour le répandre sur nous à profusion. Oui, c’est bien au plus haut des cieux qu’elle est allée le prendre, et par delà les Anges, quand elle a reçu le Verbe du sein de Dieu même, pour nous enrichir. C’est dans les hauteurs et plus haut que les Anges, que Marie a reçu le Verbe, du sein même du Père.
Ces leçons des matines de la fête d’aujourd’hui sont tirées d’un sermon qui fut attribué à saint Bernard mais n’est pas de lui (premier paragraphe), et du sermon de saint Bernard sur la nativité de la Sainte Vierge, dit « l’Aqueduc ».
Largíre, quǽsumus, Dómine, fidélibus tuis indulgéntiam placátus et pacem : ut páriter ab ómnibus mundéntur offénsis, et secúra tibi mente desérviant.
Laissez-vous fléchir, Seigneur, et accordez à vos fidèles le pardon et la paix, afin qu’ils soient purifiés de toutes leurs fautes, et qu’ils vous servent avec un cœur rempli de confiance.
Dans la collecte, on implore du Seigneur la miséricorde et la paix. La paix suit la miséricorde, car tant que la grâce n’a pas effacé le péché, le cœur déchiré par les remords, avili par les liens des passions, et en contradiction avec lui-même, ne peut trouver la paix. Non est pax impio (1), a dit le Prophète. Les conséquences de ce double don de la miséricorde et de la paix — Jésus-Christ, en tant qu’auteur de notre réconciliation avec le Père est appelé par l’Apôtre Pax nostra (2)— sont le recouvrement de la pureté intérieure du cœur — de telle sorte que celui-ci, pour qui étaient auparavant insipides les choses de l’esprit (animalis homo non percipit ea quae Spiritus sunt ) (3), recommence désormais à voir et à goûter les choses de Dieu (Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt) (4)— et une grande aisance et facilité pour bien agir.
1. Dernier verset des chapitres 48 et 57 d’Isaïe : il n’y a pas de paix pour les impies, dit le Seigneur.
2. Ephésiens 2,14 : Car c’est lui qui est notre paix.
3. 1 Corinthiens 2,14 : Or l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu ; car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les comprendre, parce que c’est spirituellement qu’on en juge.
4. Matthieu 5,8 (les Béatitudes) : Heureux les cœurs purs : car ils verront Dieu.
Les trois collectes de ce dimanche se trouvent dans le sacramentaire gélasien dit d’Angoulême (VIIIe siècle), mais au 23e dimanche après la Pentecôte, et dans le sacramentaire gélasien publié par Migne c’est le formulaire de la 16e messe du 3e livre. (Elles ont été supprimées du nouveau « missel ».)
Amplectámur Maríæ vestígia, fratres mei, et devotíssima supplicatióne beátis illíus pédibus provolvámur. Teneámus eam nec dimittámus, donec benedíxerit nobis ; potens est enim. Nempe vellus est médium inter rorem et áream : múlier inter solem et lunam : Maria inter Christum et Ecclésiam constitúta. Sed forte miráris, non tam vellus opértum rore, quam amíctam sole mulíerem. Magna síquidem familiáritas, sed mira omníno vicínitas solis et mulíeris. Quómodo enim in tam veheménti fervóre tam frágilis natúra subsístit ? Mérito quidem admiráris, Móyses sancte, et curiósius desíderas intuéri. Verúmtamen solve calceaménta de pédibus tuis, et involúcra pone carnálium cogitatiónum, si accédere concupíscis.
Embrassons les pas de Marie, mes frères, et, dans la plus dévote des supplications, roulons-nous à ses pieds bénis. Tenons-les bien et ne la laissons point partir (1) qu’elle ne nous ait bénis (2), car elle est puissante. Assurément elle est la toison placée entre la rosée et l’aire (3), la femme entre le soleil et la lune (4) : Marie a été établie entre Jésus-Christ et son Église. Mais peut-être vous étonnerez-vous moins de voir une toison humide de rosée qu’une femme vêtue du soleil ? Car si ces mots nous sont familiers, leur rapprochement est pourtant étonnant. En effet, comment une nature si fragile peut-elle subsister dans une si grande chaleur ? Tu as raison de t’en étonner, saint Moïse, et de vouloir voir cette merveille de plus près, mais il faut auparavant que tu ôtes les chaussures de tes pieds, et que tu laisses là toutes les enveloppes des pensées charnelles, si tu désires y accéder (5).
Saint Bernard, lecture des matines. (Sermon pour le dimanche dans l’octave de l’Assomption, traduction de l’abbé Charpentier, 1866.)
On retrouve le début de ce texte dans le Psautier de la Sainte Vierge qui fut attribué à saint Bonaventure, constitué de 150 dizains. C’est au « psaume » 14 :
Amplectamur Mariae vestigia peccatores, et ejus beatis pedibus provolvamur. Teneamus eam fortiter, nec dimittamus, donec ab ea meruerimus benedici.
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Aujourd’hui dans le calendrier russe (des fêtes d’icônes mariales) on célèbre l’icône de la Mère de Dieu « qui écoute », ou de Zographou, un monastère de l’Athos. Lors d’une fête de l’Annonciation, Côme, un moine de Zographou, était allé au monastère de Vatopedi. Il y vit une femme très belle et majestueuse, et se demanda comment une femme avait pu seulement se trouver sur l’Athos, et comment les moines de Vatopedi avaient pu la laisser entrer. De retour dans son monastère il posa la question à son père spirituel, qui lui dit « Et tu n’as pas compris qui c’était ? Mais ce n’était pas une simple femme, c’était la Reine de notre sainte Montagne et de toute la création ! » Quelque temps après, Côme priait devant l’icône de la Mère de Dieu : « Sainte Mère de Dieu ! Priez votre Fils et Dieu pour qu’il me guide sur le chemin du salut ! » Dès qu’il eut dit cela, il entendit la voix de la Mère de Dieu : « Mon Fils et Dieu ! Apprenez à votre serviteur comment être sauvé ! » Et il entendit la réponse du Christ : « Qu’il se retire du monastère dans le silence. » Aussitôt, avec la bénédiction de son abbé, il se retira au désert, vécut tout le reste de sa vie dans une grotte, et reçut le don des miracles. C’est pourquoi l’icône devant laquelle il pria, et qui se trouve toujours dans le monastère de Zographou, est celle de « la Mère de Dieu qui écoute » (Ouslichatelnitsa), ou « qui répond aux prières », ou « qui exauce ».
Cette peinture italienne du XIVe siècle est matériellement (tempera sur bois) et stylistiquement tributaire de l’art byzantin. Elle se trouve au musée du Trésor de la basilique d’Assise. Selon la tradition elle a été peinte sur la planche où fut lavé le corps de saint François après sa mort. D’où le choix des quatre scènes qui l’entourent : quatre miracles post-mortem (quatre guérisons dont un exorcisme). Au centre, saint François tient l’évangile, qui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres. »