Sainte Agnès

C’est aujourd’hui la naissance céleste d’une Vierge, imitons sa pureté. C’est le jour de naissance d’une Martyre, immolons des victimes. C’est le jour de naissance de sainte Agnès ; que les hommes admirent, que les enfants ne désespèrent point, que les femmes mariées soient émerveillées, que les vierges l’imitent.

Mais que pouvons-nous dire, qui soit digne de celle dont le nom même contient déjà quelque louange ? Sa donation à Dieu est au-dessus de son âge, son courage au-dessus de sa nature, de sorte qu’elle ne me paraît pas avoir eu un nom de créature humaine, mais un nom prophétique de Martyre qui présageait ce qu’elle serait. Le nom de Vierge est un titre de pureté. En l’appelant Martyre, je l’ai assez louée. Elle s’étend largement, la louange qu’on n’a pas cherchée, mais qu’on retient. Personne n’est plus digne d’éloge que celui qui peut être loué par tous. Autant d’hommes qui prononcent son nom, autant de hérauts qui louent la Martyre.

Elle avait treize ans, quand elle souffrit le martyre, nous dit la tradition. Quelle cruauté plus détestable qui n’épargna point un âge si tendre ; mais surtout, quelle grande puissance de foi qui trouva un témoignage même dans cet âge ! Y avait-il, dans ce petit corps, place pour les blessures ? Et celle qui n’avait pas de quoi recevoir le fer, eut de quoi vaincre le fer. Intrépide entre les mains sanglantes des bourreaux, calme et immobile devant le fracas des lourdes chaînes, elle offre maintenant son corps tout entier au glaive du soldat furieux, ne sachant pas encore ce qu’est la mort, mais déjà prête, si on la traîne par force aux autels des idoles, à tendre vers le Christ ses mains, au milieu des flammes et à se signer, même sur le brasier sacrilège, du trophée du Seigneur victorieux. Elle passe le cou et les deux mains dans les anneaux de fer ; mais aucun anneau ne peut enserrer des membres aussi menus. Nouveau genre de martyre ! N’étant pas encore apte au supplice, elle est déjà mûre pour la victoire. Combattre lui est difficile, être couronnée, facile. Sa leçon de courage est parfaite, en dépit de ce que faisait prévoir son âge.

Une épouse n’irait pas aux noces avec autant de hâte que cette Vierge au lieu du supplice, toute joyeuse d’approcher hâtant le pas. Tous de pleurer, tandis qu’elle-même reste sans larmes. La plupart d’admirer avec quelle facilité elle est prodigue d’une vie qu’elle n’a pas encore goûtée et qu’elle donne comme si elle l’eût déjà épuisée. Tous sont surpris de voir déjà témoigner en faveur de la divinité, celle qui, par son âge, ne pouvait encore disposer d’elle-même. De quelles menaces le bourreau n’usa-t-il pas pour l’intimider, de quelles flatteries pour la persuader ; et combien d’hommes ne souhaitèrent-ils pas la recevoir comme épouse ! Mais elle de répondre : « C’est une injure pour l’Époux d’attendre celle qui lui plaît. Celui-là me possédera, qui le premier m’a choisie : que tardes-tu, bourreau ? Périsse ce corps que peuvent aimer des yeux dont je ne veux pas. »

Elle se présenta, pria et courba la tête. Vous eussiez vu alors le bourreau saisi de frayeur, comme s’il eût été lui-même conduit au supplice, sa main trembler et ses lèvres pâlir de crainte pour le péril d’un autre, alors que la jeune fille ne se souciait point du sien.

Vous avez donc ici, dans une seule victime, un double martyre, celui de la pureté et de la religion. Elle demeura vierge et elle obtint le martyre.

Saint Ambroise, sermon prononcé le 21 janvier 375 ou 376, repris dans son livre De Virginibus, leçons des matines avant 1960.

Mosaïque de l’abside de la basilique romaine Sainte-Agnès hors les murs. La sainte vêtue en impératrice foulant le feu est en compagnie des papes Symmaque (498-514) qui construisit la première basilique, et Honorius Ier (625-638), qui la fit reconstruire et fit réaliser cette mosaïque.

Saints Fabien et Sébastien

Ces deux saints n’ont rien en commun sinon d’avoir été martyrs à Rome. Fabien était pape, Sébastien centurion. Le premier a été victime de la persécution de Dèce en 250, le second de la persécution de Dioclétien en 288. Ils sont les deux premiers nommés du martyrologe, et dans les temps antiques le pape célébrait deux messes, aux lieux de leurs martyres. C’est la messe de saint Sébastien qui est restée. Voici l’hymne des vêpres du bréviaire ambrosien (car saint Sébastien était de Milan, comme l’a souligné saint Ambroise), avec la traduction de dom Guéranger. Il s’agit naturellement du bréviaire traditionnel, car dans le nouvel office ambrosien tout ce qui concerne les détails du martyre (strophes 4 à 7) a été supprimé puisque ce n’est pas confirmé par la « science historique »…

Sebastiani Martyris,
Concivis almi, supplices
Diem sacratam vocibus
Canamus omnes debitis.

En ce jour dédié à l’honneur de Sébastien Martyr, notre concitoyen illustre, rendons-lui gloire dans nos chants unanimes.

Athleta Christi nobilis,
Ardens amore prælii,
Linquit tepentem patriam,
Pugnamque Romae festinat.

Ce noble athlète du Christ, plein de l’ardeur du combat, abandonne sa patrie, qui pour lui a moins de dangers, et vient dans Rome affronter la lutte.

Hic cultor alti dogmatis,
Virtute plenus cœlica,
Idola damnans, inclyti
Trophæa sperat martyris.

C’est là que, sectateur d’une doctrine sublime, repoussant l’idolâtrie, il aspire aux trophées d’un glorieux martyre.

Loris revinctus plurimis ;
Qua stipes ingens tollitur,
Vibrata tela suscipit
Umbone nudo pectoris.

Des nœuds multipliés l’enchaînent au tronc d’un arbre ; c’est là que sa poitrine, comme un bouclier suspendu, sert de but aux traits des archers.

Fit silva corpus ferrea ;
Sed ære mens constantior
Ut molle ferrum despicit :
Ferrum precatur, sæviat.

Les flèches se réunissent sur son corps comme une forêt ; mais son âme, plus ferme que l’airain, insulte à la mollesse du fer, et demande à ce fer d’être plus meurtrier.

Manantis unda sanguinis
Exsangue corpus nunciat ;
Sed casta nocte Femina
Plagas tumentes recreat.

A voir le sang qui baigne le corps du Martyr, on croirait qu’il a expiré ; mais une chaste femme est venue panser ces plaies enflammées.

Cœleste robur militi
Adacta præbent vulnera ;
Rursum tyrannum provocans,
Exspirat inter vulnera.

Ces blessures profondes inspirent un courage céleste au soldat du Christ ; il va provoquer encore le tyran, et bientôt il expire sous les coups meurtriers.

Nunc cœli in arce considens,
Bellator o fortissime,
Luem fugando, civium
Tuere clemens corpora.

Maintenant, assis dans les hauteurs du ciel, vaillant guerrier ! éloignez la peste, et gardez même les corps de vos concitoyens.

Patri, simulque Filio,
Tibique, Sancte Spiritus,
Sicut fuit, sit jugiter
Sæclum per omne gloria. Amen.

Au Père, au Fils, et à vous, Esprit-Saint, comme toujours, soit à jamais gloire dans tous les siècles. Amen.

« Une chaste femme [Irène] est venue soigner ses plaies » : Georges de La Tour, entre 1634 et 1643.

De la férie

Le martyrologe commence ainsi :

A Rome, sur la voie Cornélienne, les saints martyrs Marius et Marthe, son épouse, et leurs enfants Audifax et Abachum, persans de noble origine. Au temps de l’empereur Claude, ils étaient venus à Rome pour y prier. Marthe, après avoir enduré la bastonnade, le chevalet, les flammes, les ongles de fer, l’amputation des mains, fut noyée au lieu-dit « La Nymphe » ; les autres furent décapités, et on brûla leurs corps.

Leurs reliques, transférées en 752 à l’abbaye de Prüm en Allemagne, y sont vénérées sous le nom des « trois saints docteurs », la tradition disant que Marius et ses deux fils étaient médecins. Les corps avaient été brûlés, mais une fidèle nommée Félicité recueillit les restes et les enterra à Tenuta di Boccea. C’était le 20 janvier 270. Leur fête (dont il reste la mémoire) fut avancée au 19 parce que le 20 c’était la fête de saint Sébastien.

Illustration des Vies des saints de Dimitri de Rostov (né près de Kiev en 1651, devenu métropolite de Rostov), édition populaire de 1904 (un gros volume par mois). C’est au 6 juillet, après saint Sisoès. Curieusement, alors que ces martyrs ne sont guère vénérés en Russie, ils ont le droit à une illustration pleine page, ce qui est très rare…

2e dimanche après l’Epiphanie

Cathédrale de la Transfiguration, Tsalendjikha, Géorgie (XIVe siècle).

Aux laudes de l’Epiphanie, la liturgie chantait : « Aujourd’hui, l’Eglise s’est unie à l’Epoux céleste, qui l’a lavée de ses péchés dans le Jourdain, les Mages accourent avec leurs présents aux noces royales dont les convives se réjouissent de la transformation de l’eau en vin. Alléluia ! »

Hodie cælésti sponso juncta est Ecclésia, quóniam in Jordáne lavit Christus ejus crímina : currunt cum munéribus Magi ad regáles núptias, et ex aqua facto vino lætántur convívæ, allelúia !

Aux vêpres de l’Epiphanie, la liturgie chantait : « Nous honorons aujourd’hui un jour orné de trois miracles : aujourd’hui, l’étoile a conduit les Mages à la crèche ; aujourd’hui, l’eau est devenue du vin aux noces ; aujourd’hui, dans le Jourdain, le Christ a voulu être baptisé par Jean, pour nous sauver, alléluia. »

Tribus miráculis ornátum diem sanctum cólimus : hódie stella Magos duxit ad præsépium : hódie vinum ex aqua factum est ad núptias: hódie in Jordáne a Joánne Christus baptizári vóluit, ut salváret nos, allelúia.

Dom Guéranger a fait une belle paraphrase de ces textes :

« L’Etoile a conduit l’âme à la foi, l’Eau sanctifiée du Jourdain lui a conféré la pureté, le Festin Nuptial l’unit à son Dieu. Nous avons chanté l’Époux sortant radieux au-devant de l’Épouse ; nous l’avons entendu l’appeler des sommets du Liban ; maintenant qu’il l’a éclairée et purifiée, il veut l’enivrer du vin de son amour. »

L’évangile de ce dimanche est celui qui évoque le troisième des mystères de l’Epiphanie : les noces de Cana.

Il s’agit en effet d’une épiphanie, et l’évangéliste, saint Jean, l’a lui-même souligné, car il termine son récit en disant : « Tel fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus, et il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »

Il manifesta sa gloire : c’est le sens même du mot épiphanie (le verbe grec est ἐφανέρωσεν, éphanérosen). La manifestation, ici, est celle de l’eau changée en vin. Elle se produit à l’intérieur de la matière. Cette manifestation est une transsubstantiation. Et ce premier miracle annonce directement le dernier miracle que fera Jésus avant sa mort et sa résurrection : quand il changera le vin en son sang.

C’est ce que souligne l’antienne de communion, car, tandis que les fidèles communient, la liturgie chante un texte composé de quatre extraits de l’évangile, mis bout à bout, qui sont un concentré du mystère.

Saint Antoine

Saint Antoine par Théophane le Crétois, 1535, monastère de la Grande Laure de l’Athos. Sur le rouleau, le début du plus célèbre apophtegme de saint Antoine : Είδον εγώ τας παγίδας του διαβόλου ηπλωμένας εν τη γη και καὶ στενάξας… J’ai vu les filets du diable déployés sur la terre, et j’ai dit en gémissant : Qui donc les franchira ? Et j’ai entendu une voix dire : L’humilité.

*

Deuxième stichère des laudes, par l’Ancien Panaretos (1923-1993) du monastère de Philothéou, Athos.

Ὅσιε Πάτερ Ἀντώνιε, διὰ τὴν ὄντως ζωήν, ἐν τῷ μνήματι κέκλεισαι, μηδόλως πτοούμενος, προσβολὰς τοῦ ἀλάστορος, τὰς μετὰ κτύπων καὶ κρότων Ὅσιε· ταῖς δὲ εὐχαῖς σου, ταύτας ἠδάφισας. Ὦ καρτερόψυχε, τῆς ἐρήμου πρώταρχε, διὸ καὶ νῦν, πάντες σε γεραίρομεν, καὶ μακαρίζομεν.

Saint Père Antoine, pour la vraie vie tu t’enfermas dans le tombeau, pas du tout effrayé par les assauts du Malin accompagnés de bruits retentissants et de tumulte, ô Saint ; par tes prières tu les as réduits à néant. Ô âme courageuse, initiateur de la vie du désert, pour cela et maintenant nous te vénérons et nous te proclamons bienheureux.

Le monastère de Philothéou (au sommet de l’Athos) :