De la férie

L’hymne des laudes au temps pascal. Les quatre premières strophes sont le début d’une hymne ambrosienne qui a été découpée en trois parties. La deuxième partie, Tristes erant apostoli, et la troisième, Claro paschali gaudio, sont devenues les hymnes de l’office des apôtres au temps pascal.

Traduction aussi littérale que possible pour ceux qui voudraient se faire une petite leçon de latin. J’ai déjà publié aussi la traduction de Michel de Marolles, de Pierre Corneille, de Lemaistre de Sacy.

Auróra lucis rútilat,
cælum resúltat láudibus,
mundus exsúltans júbilat,
gemens inférnus úlulat:

L’aurore de la Lumière rutile
Le ciel résonne de louanges
Le monde exultant jubile
L’enfer gémissant hulule

Cum rex ille fortíssimus,
mortis confráctis víribus,
pede concúlcans tártara
solvit a pœna míseros.

Quand ce Roi très fort
Ayant brisé les puissances de la mort
Foulant du pied le tartare
Délivre les malheureux de leur peine.

Ille, qui clausus lápide
custodítur sub mílite,
triúmphans pompa nóbili,
victor surgit de fúnere.

Lui qui enfermé par une pierre
est gardé par des soldats
Triomphant en noble pompe
Vainqueur il surgit du tombeau.

Solútis jam gemítibus
et inférni dolóribus,
quia surréxit Dóminus,
respléndens clamat Angelus.

Sont maintenant anéantis les gémissements
et les douleurs des enfers
Puisqu’il est ressuscité le Seigneur
Clame l’ange resplendissant.

Quǽsumus, Auctor ómnium,
in hoc pascháli gáudio,
ab omni mortis ímpetu
tuum defénde pópulum.

Nous te demandons, auteur de toutes choses
Dans cette joie pascale
De tout assaut de mort
Défends ton peuple.

Glória tibi, Dómine,
qui surrexísti a mórtuis,
cum Patre, et Sancto Spíritu,
in sempitérna sǽcula. Amen.

Gloire à toi Seigneur
Qui es ressuscité des morts
Avec le Père et le Saint-Esprit
Dans les siècles éternels. Amen.

Saint Robert Bellarmin

L’échelle du ciel, premier degré (début du chapitre).

Désirez-vous sincèrement de vous élever à Dieu ? Commencez par apprendre à vous connaître vous-même. Chacun de nous est la créature et l’image de Dieu, et rien ne nous intéresse autant que nous-mêmes. C’est dans ce sens que Tobie a dit : Veillez sur vous, attende tibi (Tob. 4. 13), paroles qui ont fourni à S. Basile la matière d’un savant discours. Celui qui s’examinera attentivement et considèrera ce qui se passe en lui-même y trouvera comme un abrégé de l’univers, d’où il pourra sans peine s’élever à la connaissance du créateur de toutes choses.

Mais il n’est ici question que de l’examen de quatre causes générales, savoir : quel est mon créateur, de quelle matière il m’a formé, quelle forme il m’a donnée, et pour quelle fin il m’a créé. Si je cherche à connaître mon créateur, je ne trouve que Dieu ; si je désire connaître la matière dont il m’a formé, je rencontre le néant ; d’où je conclus que tout ce qui est en moi est l’œuvre de Dieu et lui appartient tout entier. Si j’examine la forme, je vois que je suis créé à l’image de Dieu ; si je veux savoir pourquoi Dieu m’a créé, je ne puis douter que ce ne soit pour le posséder et pour être heureux de son propre bonheur. C’est pourquoi je comprends que j’ai des liaisons et des rapports si intimes avec Dieu, qu’il est lui-même mon créateur, l’auteur de ma vie, mon père, mon modèle, ma béatitude et mon tout. Et si je le comprends bien, comment pourrai-je ne pas le chercher avec ardeur ? ne pas penser à lui ? ne pas soupirer après lui ? ne pas désirer de le voir et de le posséder ? Ou plutôt ne devrais-je pas gémir sur les épaisses ténèbres de mon cœur, qui pendant si longtemps n’a désiré, n’a cherché rien moins que ce Dieu qui est cependant mon unique ressource ?

Mais entrons dans un plus long détail. Je vous en conjure, dites, ô mon âme, qui vous a tirée de ce néant où vous étiez plongée naguère ? Ce ne sont pas certainement vos parents ; s’ils ont engendré votre corps, vous savez que ce qui est né de la chair n’est que chair : Quod natum est ex carne, caro est. Mais vous êtes une substance spirituelle. Ce n’est ni le ciel, ni la terre, ni les astres qui vous ont produite. Ces choses sont corporelles et vous êtes spirituelle. Ce ne sont pas non plus les anges, ni aucune autre créature spirituelle, car vous n’avez été formée d’aucune matière, mais tirée du néant, et il n’y a que la toute-puissance de Dieu qui de rien puisse faire quelque chose. C’est donc lui seul qui, sans coopérateur, sans le ministère de qui que ce soit, vous a créée quand il l’a voulu, de ses propres mains, qui sont son intelligence et sa volonté. Mais peut-être ce n’est pas Dieu qui produit votre corps, peut-être le devez-vous à quelque être créé ; Dieu aura formé votre âme, et vous devez votre corps à vos parents ? Vous vous trompez, c’est Dieu qui en est l’auteur : il est le véritable architecte et le père non seulement de votre âme, mais encore de votre corps ; vos parents n’ont été employés en cela que comme les derniers manœuvres le sont dans la construction d’un édifice ; vous appartenez entièrement à Dieu. En effet si vos parents avoient eu par eux-mêmes le pouvoir de former votre corps, ils connaîtraient le nombre des muscles, des veines, des nerfs, des os qui en composent la structure, et plusieurs autres merveilles qu’on y admire ; cependant ils ignorent, à moins qu’ils ne l’aient appris par l’anatomie. Bien plus, lorsque le corps est malade, qu’un membre se dessèche, ou qu’il est amputé, ils pourraient le rétablir, si c’était eux qui l’eussent formé, de même que l’horloger répare sa montre et l’architecte restaure l’édifice qu’il a construit. Mais vos parents ne peuvent rien de semblable. Que dirons-nous de l’union de l’âme avec le corps, de l’esprit avec la matière, de ces deux substances qui n’ont entre elles aucune ressemblance, aucune proportion, et qui sont néanmoins unies par des liens si forts, qu’elles ne font qu’une même substance ? N’est-ce pas là évidemment l’ouvrage d’une puissance infinie ? C’est donc au seul auteur des grandes merveilles, Qui facit mirabilia magna solus (Ps. 135), qu’il faut attribuer la création et l’union de l’âme avec le corps.

L’Esprit-Saint parlait donc par la bouche de Moïse, lorsque celui-ci disait aux Hébreux : N’est-ce pas Dieu qui est votre père, qui vous a possédés comme son héritage, qui vous a faits et qui vous a créés (Deut. 36. 6.). Le S. homme Job nous enseigne la même vérité (10. 11). Vous m’avez, dit-il à Dieu, vous m’avez revêtu de peau et de chair, vous m’avez affermi et soutenu par les os et des nerfs ; cette vérité est confirmée par le Prophète Royal (Ps. 118) : Vos mains, dit-il, s’adressant à Dieu, vos mains m’ont fait et m’ont formé et fortifié ; c’est vous (Ps. 138) qui m’avez formé et qui avez mis la main sur moi pour me tirer du néant. La mère des Machabées disait aussi à ses enfants (Mach. 7) : Je ne sais comment vous avez été formés dans mon sein, car ce n’est pas moi qui vous ai donné l’esprit, l’âme et la vie, ni qui ai joint vos membres pour en faire un corps ; mais c’est le créateur du monde qui a formé l’homme dans sa naissance. Jésus-Christ lui-même nous dit (Math. 23) : N’appelez personne votre père sur la terre, car vous n’avez qu’un seul père, qui est dans les cieux.

Courage donc, ô mon âme ! si Dieu est votre créateur, s’il est votre père, votre appui, votre nourricier ; si tout votre être, tout ce que vous avez est de lui, et vient de lui ; si tout ce que vous espérez, vous ne l’attendez que de lui, pourquoi ne pas vous glorifier d’un tel père ? pourquoi ne pas l’aimer de tout votre cœur ? pourquoi ne pas mépriser, pour l’amour de lui, tout ce qui est terrestre ? pourquoi vous laisser dominer par de vains désirs ? Elevez vers lui vos regards, et, ayant un père si puissant dans le Ciel, ne craignez point d’ennemis sur la terre. Imitez la confiance et l’amour de David (Ps. 118), lorsqu’il disait : Je vous appartiens, ô mon Dieu, sauvez-moi. O mon âme! si vous considériez comment l’Eternel, le Tout-Puissant, qui n’a nul besoin de vos biens, qui ne perd rien en vous perdant, veut cependant arrêter continuellement sur vous ses regards et daigne vous aimer, vous protéger, vous diriger, vous favoriser comme si vous étiez pour lui un trésor précieux, certainement vous mettriez en lui toute votre confiance; vous le craindriez comme votre Seigneur, vous l’aimeriez comme votre Père ; et les biens ni les maux de cette vie, quelque grands qu’ils fussent, ne sauraient vous séparer de son amour.

Saints Nérée, Achille et Domitille, et Pancrace

Sainte Domitille, Flavie Domitille, était de la famille des empereurs Flaviens : Vespasien, Titus et Domitien. Nérée et Achille étaient ses serviteurs. Pancrace fait l’objet de la deuxième notice du martyrologe de ce jour.

La collecte de cette fête est très belle et profonde dans sa concision toute romaine :

Semper nos, Dómine, Mártyrum tuórum Nérei, Achillei, Domitíllæ atque Pancrátii fóveat, quǽsumus, beáta sollémnitas : et tuo dignos reddat obséquio.

Que toujours, nous vous en supplions, Seigneur, l’heureuse fête de vos Martyrs Nérée, Achillée, Domitille et Pancrace nous soutienne, et nous rende dignes de votre service.

Le mot obsequium veut dire « service » dans le latin tardif, mais il est toujours chargé de ses significations premières et fait donc référence à l’attitude de déférence et d’obéissance des serviteurs de Domitille, et de Domitille elle-même, quoique de race impériale, envers le Seigneur. Nous demandons que cette « bienheureuse solennité des martyrs » nous encourage (sens premier de foveat : nous « réchauffe ») afin que nous devenions dignes de servir Dieu comme il le veut.

3e dimanche après Pâques

L’offertoire de la messe de ce jour, par la chorale des Pères du Saint-Esprit de Chevilly, en 1957-1958 :

Lauda, ánima mea, Dóminum : laudábo Dóminum in vita mea : psallam Deo meo, quámdiu ero, allelúia.

O mon âme, loue le Seigneur. Je louerai le Seigneur pendant ma vie ; je chanterai mon Dieu tant que je serai, alléluia.

Dans la première phrase, le chanteur s’éveille à la louange de Dieu avec une ferveur qui n’est en rien ostentatoire ou spectaculaire, mais qui, pour cette raison même, fait une impression plus profonde sur un esprit réceptif. Les deuxième et troisième phrases en tirent immédiatement les conclusions pratiques : laudabo, psallam. Ce n’est pas seulement l’occupation du chanteur en cet instant, mais pour toute sa vie ; c’est sa vocation. Tant que le sang coulera dans ses veines, tant que son cœur battra dans sa poitrine, ce devoir sacré le poussera à continuer. Car la miséricorde de Dieu l’accompagne tous les jours de sa vie. Les versets qui accompagnaient autrefois ces versets étaient les suivants : « Je chanterai au Seigneur tant que je vivrai. Lui qui garde la vérité pour toujours, qui rend justice à ceux qui souffrent, qui donne du pain à ceux qui ont faim. Je chanterai au Seigneur tant que je vivrai, alléluia. Le Seigneur relève ceux qui sont abattus, le Seigneur délivre ceux qui sont enchaînés, le Seigneur protège l’orphelin, l’étranger et la veuve. Il détruit les voies des pécheurs. Le Seigneur régnera pour toujours, ton Dieu, ô Sion, d’âge en âge. Je chanterai au Seigneur tant que je vivrai, alléluia. »

Seul le Seigneur peut accomplir tout cela. C’est pourquoi le mot Dominum domine tout le reste. Les terminaisons ascendantes du premier Dominum et de mea sont rendues nécessaires par le début plus bas de la phrase suivante. La même raison s’applique peut-être à meo. Sur le plan rythmique, ces terminaisons similaires créent une grande sérénité, à laquelle contribuent les intonations identiques ou du moins très similaires de Lauda, psallam et alleluia. Les deux neumes sur la syllabe non accentuée (quam)-di-(u) s’expliquent peut-être par le fait que le latin familier préférait conserver l’accent sur la syllabe radicale. Le finale alleluia est commun à tous les Offertoires du quatrième mode pendant le temps pascal. Il tire peut-être sa forme de cet Offertoire-ci, puisque sa première partie ressemble à psallam et sa fin à mea.

Dom Dominic Johner

Saint Antonin de Florence

La reconstruction du couvent Saint-Marc. A droite, l’architecte Michelozzo présente le projet à saint Antonin, en présence de Cosme et Laurent de Medicis. Fresque d’Alessandro Tiarini, cloître Saint-Antonin du couvent Saint-Marc.

Il était si avisé pour régler toutes sortes d’affaires qu’on l’appelait Antonin des conseils. C’était à l’évidence un surdoué. A l’âge de 15 ans il avait décidé de devenir dominicain, et il était donc allé frapper à la porte des frères prêcheurs. Il était évidemment trop jeune. En manière de boutade, on lui dit de revenir quand il connaîtrait par cœur le droit canon. L’année suivante il revint : il connaissait en effet le droit canon par cœur. Et le bréviaire nous dit : « Chose admirable, la puissance de son intelligence fut telle qu’il apprit à fond presque toutes les sciences sans le secours d’aucun maître.

Il devint rapidement le prieur de divers couvents dominicains, dont celui de Fiesole, et c’est lui qui était à la tête des dominicains de Fiesole quand ils établirent un couvent à Florence. C’est donc lui qui dirigea Fra Angelico pour les sublimes fresques des cellules du couvent Saint-Marc.

Puis il fut vicaire général des Prêcheurs de Naples et de Toscane, et provincial de la province romaine.

Alors que le siège de l’archevêché de Florence était vacant (ou plutôt disputé) depuis neuf mois, le pape décida de nommer Antonin. Celui-ci refusa catégoriquement. Le pape l’y obligea sous peine d’excommunication. Les Florentins furent sidérés de voir arriver leur nouvel archevêque pieds nus et pleurant.

Antonin continua de vivre à l’archevêché de Florence dans la même pauvreté qu’il avait toujours observée. Et c’était au temps de la plus grande splendeur de la ville, sous Côme de Médicis.

Mais si lui-même vivait pauvrement, il avait la grande intelligence de payer plus que convenablement les responsables de l’archevêché, afin de s’assurer qu’ils ne se laissent pas corrompre. Et il payait encore mieux l’official du diocèse (cent ducats d’or par an).

Il a laissé une Somme théologique, avec une étonnante partie économique. En 1904, l’Allemand Carl Ilgner a publié un traité d’économie constitué de citations de saint Antonin. Pour Joseph Schumpeter, saint Antonin était un précurseur de l’économie moderne appréhendée dans une perspective globale.