Mardi de la quinquagésime

Basilique Saint-Marc, Venise.

La lecture biblique évoque la guerre des « quatre rois contre cinq », et la visite de Melschisédech à Abraham, qui s’appelle encore Abram. La scène est aussi brève qu’elle est mystérieuse et prophétique :

Et Melchisédech, roi de Salem, offrant du pain et du vin, parce qu’il était prêtre du Dieu très haut, bénit Abram, en disant : Qu’Abram soit béni du Dieu très haut, qui a créé le ciel et la terre ; et que le Dieu très haut soit béni, Lui qui par Sa protection a mis tes ennemis entre tes mains. Alors Abram lui donna la dîme de tout ce qu’il avait pris.

Il n’est plus jamais question de Melchisédech ni de sa bénédiction dans les livres historiques ultérieurs, ni d’ailleurs dans aucun autre livre de l’Ancien Testament, en dehors de la spectaculaire exception qu’est le psaume 109, psaume que les juifs considèrent comme messianique autant que les chrétiens :

Le Seigneur a juré et ne se repentira pas : tu es prêtre pour l’éternité selon d’ordre de Melchisédech.

C’est l’épitre aux Hébreux qui tirera toutes les conclusions de la mystérieuse prophétie, au long des chapitres 5 à 7, montrant longuement que le Christ Dieu est ce roi et prêtre, roi de justice, roi de paix, supérieur à Abraham qui avait pourtant les promesses divines, sans généalogie, sans commencement ni fin, prêtre d’un nouveau et éternel sacerdoce offrant le sacrifice eucharistique du pain et du vin.

Lundi de la quinquagésime

Le personnage biblique de la septuagésime, c’est Adam. Celui de la sexagésime, c’est Noé. Celui de la quinquagésime, c’est Abraham. Hier aux matines on l’a vu « sortir de son pays » et s’installer avec son neveu Lot dans le pays de Chanaan, puis en Egypte à cause de la famine. Aujourd’hui ils « sortent d’Egypte » et retournent en Chanaan, mais ils sont devenus tellement riches, notamment en troupeaux, qu’ils ne peuvent plus cohabiter. Abraham laisse son neveu libre de choisir la terre où il veut aller. Lot choisit une vallée qui est « comme un paradis de Dieu », or c’est Sodome, qui sera comme un enfer.

La mosaïque de la basilique Sainte-Marie-Majeure est du Ve siècle. On y voit la séparation enter Lot et Abraham. Pour les distinguer, on voit Lot avec ses deux filles, qui étaient peut-être plus grandes que cela, et Abraham avec Isaac, qui n’allait naître que plusieurs années plus tard.

Quinquagésime

Le trait, par les moines de Ligugé en 1959.

Jubiláte Deo, omnis terra: servíte Dómino in lætítia,
℣. Intráte in conspéctu ejus in exsultatióne: scitóte, quod Dóminus ipse est Deus.
℣. Ipse fecit nos, et non ipsi nos: nos autem pópulus ejus, et oves páscuæ ejus.

Jubilez en Dieu, toute la terre : servez le Seigneur dans la joie.
℣. Entrez en sa présence avec allégresse ; sachez que c’est le Seigneur qui est Dieu.
℣. C’est lui qui nous a faits et nous pas nous-mêmes ; mais nous sommes son peuple et les brebis de son pâturage.

Ce chant, au milieu de la saison de pré-carême, est comme un souffle du matin de Pâques ; on pourrait presque la trouver trop jubilatoire. Mais la Sainte Mère Église sait pourquoi elle nous demande de chanter cet air aujourd’hui : même maintenant, nous devons nous réjouir des grâces qui nous ont été accordées par la Rédemption ; même maintenant, nous devons remercier le Bon Berger de nous avoir fait entrer dans son bercail. Ici encore, comme dans le Graduel, nous reconnaissons qu’Il est Dieu. Seul l’amour divin pouvait pousser à sacrifier sa vie pour le bien des brebis ; ni nous, ni aucune puissance sur terre n’aurions pu faire de nous des enfants de Dieu : Ipse fecit nos.
Dom Dominic Johner

A noter que ce trait de jubilation commence sur la même mélodie que celui de la Septuagésime De profundis clamavi, et utilise ensuite les mêmes formules : ambivalence du plain chant, particulièrement des mélodies stéréotypées des traits.

On note aussi que le missel a Jubilate Deo, alors que le chant a Jubilate Domino. Et qu’ensuite l’un et l’autre ont intrate au lieu de introite dans la Vulgate, et quod au lieu de quoniam : le texte est celui du psautier romain. Pour le début, l’auteur du chant a pu être influencé par saint Augustin, qui dit Jubilate Domino, conformément au texte grec de ce psaume 99.

Vendredi de la sexagésime

La lecture des matines donne la généalogie de deux des fils de Noé, puis raconte l’épisode de la tour de Babel :

Ils s’entre-dirent encore : Venez, faisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel ; et rendons notre nom célèbre avant que nous nous dispersions en toute la terre. Or le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les enfants d’Adam. Et Il dit : Ils ne font tous maintenant qu’un peuple, et ils ont tous le même langage ; et, ayant commencé à faire cet ouvrage, ils ne quitteront point leur dessein qu’ils ne l’aient achevé entièrement. Venez donc, descendons en ce lieu, et confondons tellement leur langage, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. C’est en cette manière que le Seigneur les dispersa de ce lieu dans tous les pays du monde, et qu’ils cessèrent de bâtir la ville.

Lucas van Valckenborgh, 1594, Le Louvre.

L’histoire de la tour de Babel n’est pas seulement le mythe qui expliquerait la multiplicité des langues de la terre. C’est un écho du péché originel. C’est le « péché originel » d’après le Déluge, mais il n’est pas originel puisqu’il est une conséquence de celui de l’origine. Les hommes veulent monter jusqu’à la porte du ciel (Bab El) par leurs propres forces et pour leur propre gloire. On verra cela dans toute l’histoire de l’humanité : c’est l’orgueil de l’homme (« Rendons notre nom célèbre ») qui croit pouvoir se sauver tout seul et croit ne pas avoir besoin d’un Dieu sauveur, ou de son Eglise. Le résultat est qu’il régresse à un niveau inférieur à celui où il se trouvait au départ. Au lieu de porter l’unité à son sommet, il se disperse et s’enlise dans la multiplicité de la création, et dans l’incommunicabilité, image de l’enfer.

Les 7 fondateurs des Servites

Premier et à ce jour unique exemple de saints canonisés en groupe « comme un seul homme », par Léon XIII en 1888 (mais ils ont chacun leur mention au martyrologe à la date de leur mort, et le plus connu, Alexis Falconieri, dont le 17 février est la date de la mort, avait été béatifié en 1717).

Les Servites selon le bréviaire.

L’hymne des vêpres.

L’hymne des matines.

L’hymne des laudes.

L’antienne de communion.

Une peinture de la basilique de l’Annonciation à Florence.

Quelques autres images.

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Joseph Anton Koch, 1803.

Aux matines, les leçons bibliques narrent les derniers épisodes de la vie de Noé selon la Genèse : Dieu donne l’arc-en-ciel comme le signe de son alliance avec les hommes, Noé abuse du beaujolais nouveau et maudit le fils qui l’a vu nu (c’est-à-dire qui l’a sodomisé selon la délicieuse exégèse moderne), et il meurt à l’âge raisonnable de 950 ans, 350 ans après le déluge.