Sainte Claire

Fresque de Simone Martini, entre 1315 et 1318, basilique Saint-François d’Assise.

Un jour, à l’heure de manger, il n’y avait plus qu’un seul pain au moutier. Dans une telle détresse, la Sœur dépensière qui se nommait sœur Cécile, de Spello, recourut à sa sainte Mère. Celle-ci lui commanda de partager le pain en deux et d’en envoyer une moitié aux Frères, lesquels allaient au dehors pour les besoins des Pauvres Dames, puis de partager l’autre partie du pain en cinquante morceaux, suivant le nombre des Sœurs qui étaient au monastère, et de déposer sur la table du réfectoire la petite parcelle de chacune.

La susdite dépensière répondit :

« — O ma Mère, pour que je parvienne à couper cinquante morceaux dans une si petite quantité de pain, il serait nécessaire que Jésus-Christ refît un de ses anciens miracles. »

La sainte Mère, avec une grande sécurité et une foi parfaite, répliqua :

« — Va, ma fille, et fais en paix ce que je t’ai dit.

L’obéissante et humble Sœur se hâta d’obtempérer au commandement de sa très douce Mère. Celle-ci, dans son affection tendre et maternelle, recourut à son bien-aimé Jésus, le suppliant, avec de doux soupirs, de permettre que la quantité de pain se multipliât dans les mains de la dépensière qui le partageait.

Et le pain augmenta en effet de telle façon que chacune en eut à satiété.

*

Un autre jour, il arriva que l’huile manqua complètement dans le monastère et qu’on ne pouvait apprêter quelques mets pour les malades. Ce qu’apprenant, la très pieuse Mère appela le frère quêteur Bentivengha et le pria d’aller quérir de l’huile.

Celui-ci répondit :

« — Apprêtez-moi la jarre. »

La vierge Claire, maîtresse en humilité, prit elle-même un vase et le lava de ses propres mains, puis le posa vide sur un appui du mur qui était auprès de la porte du couvent afin que le Frère le prît. Ce Frère très dévot vint en toute hâte le chercher pour soulager au plus tôt la grande misère de ses pauvres sœurs. Mais avant qu’il arrivât, Notre Seigneur, dans sa douce miséricorde, accédant aux prières de Madame Sainte Claire, avait rempli la jarre d’huile pour la consolation des Pauvres Dames. Quand le Frère s’en saisit, il s’aperçut qu’elle était pleine. Croyant qu’on l’avait appelé en vain, il murmura, disant :

« — Ces Sœurs se moquent de moi, elles me font venir pour chercher de l’huile alors que leur vase en déborde. »

En grande hâte on chercha tout autour du moutier qui avait pu mettre l’huile, mais on ne trouva personne.

Ceci arriva dans la seconde année de l’installation à Saint-Damien.

Vie de sainte Claire par Thomas de Celano, traduction Madeleine Havard de la Montagne.

De la férie

On fait mémoire de saint Tiburce et de sainte Suzanne, les deux premiers saints nommés au martyrologe.

Parmi les autres saints on note saint Taurin premier évêque d’Evreux et saint Géry évêque de Cambrai.

Et aussi :

A Comane, dans le Pont, saint Alexandre évêque, surnommé le Charbonnier. Philosophe très éloquent, il acquit la sublime science de l’humilité chrétienne ; élevé, par saint Grégoire le Thaumaturge, sur le siège épiscopal de cette église de Comane, il s’y rendit célèbre, non seulement par sa prédication, mais encore par son martyre accompli dans les flammes.

Cette notice est amusante, car elle illustre précisément ce que dénonçait saint Grégoire le Thaumaturge. Non, Alexandre n’était pas un « philosophe très éloquent », une haute personnalité intellectuelle de Comane. Il était réellement charbonnier. Saint Grégoire de Nysse raconte cela dans son discours sur saint Grégoire le Thaumaturge (qui avait été le père spirituel de sa grand-mère sainte Macrine l’Ancienne).

La bourgeoisie de Comane jugeait qu’il était temps que la ville, devenue majoritairement chrétienne, ait un évêque. On alla chercher Grégoire le Thaumaturge à Néocésarée pour qu’il ordonne évêque un citoyen digne de cette charge. Mais chaque coterie avait son candidat le plus distingué, le plus noble et le plus éloquent, et il n’y avait pas moyen de les mettre d’accord. Alors l’évêque de Néocésarée suggéra qu’on s’intéresse aussi à des personnes de condition plus modeste, dont la richesse de l’âme pourrait être supérieure à celle des notables. Ce qui vexa ceux-ci, et l’un d’eux lança par moquerie : « Qu’on prenne donc le charbonnier Alexandre ! » Or Grégoire fit venir le-dit Alexandre, qui arrive tout crasseux, noir de poussière de charbon, vêtu de haillons qui ne lui couvraient même pas tout le corps. Ayant devisé avec lui, il comprit que le charbonnier avait choisi ce travail par humilité, pour cacher à la fois sa beauté naturelle et sa grande vertu (ce pour quoi saint Grégoire de Nysse le qualifie de « philosophe », car telle est la définition du mot chez les pères de l’Eglise). Grégoire de Néocésarée le fait laver et habiller et lui demande de parler devant l’assemblée. Et tout le monde est stupéfait. Et le charbonnier devient évêque, avant de devenir également martyr sous Dèce (vers 233).

Jacques Callot, 1636.

Saint Laurent

Devant d’autel, XIIIe siècle. Musée épiscopal de Vic, Catalogne.

Autant le premier sermon de saint Augustin sur saint Laurent est très long, autant le deuxième est bref : à cause de la canicule !

Le martyre de saint Laurent est illustre, mais à Rome, et non ici : tant je vous vois en petit nombre ! Autant il est impossible de cacher Rome, autant il le serait de voiler la gloire de saint Laurent. Comment pourrait-il se faire qu’elle fût cachée encore à cette ville ? Je l’ignore. Peu de mots donc à vous qui êtes si peu. Fatigués d’ailleurs et accablés de chaleur comme nous le sommes, nous ne pouvons pas beaucoup.

Saint Laurent était diacre ; il suivit les Apôtres, c’est-à-dire qu’il exista peu de temps après eux. Or, comme une de ces persécutions que vous venez d’entendre prédire aux chrétiens dans l’Evangile sévissait avec fureur à Rome ainsi que partout ailleurs, on demanda à Laurent, en sa qualité d’archidiacre, de livrer les richesses de l’Eglise. Il répliqua, dit-on : « Qu’on envoie des chars avec moi, afin que j’y transporte les trésors de l’Eglise. » L’avarice s’ouvrit à l’espérance ; mais la sagesse savait que faire. Les ordres furent promptement donnés, et il partit autant de chars qu’en demanda Laurent. Or, il en demanda beaucoup, et plus il y en avait, plus on nourrissait l’espoir d’un riche butin. Saint Laurent remplit ces chars de pauvres, revint avec eux ; et comme on lui demandait : Qu’est-ce que cela ? « Ce sont, reprit-il, les trésors de l’Eglise. » Ainsi joué, le persécuteur fit allumer des feux, mais le saint diacre n’était pas froid à les redouter ; si le bourreau était comme embrasé de fureur, l’âme du martyr était plus encore embrasée de charité. Qu’arriva-t-il encore ? On apporta un gril, le saint y fut rôti. Quand il eut un côté brûlé, on rapporta qu’il souffrit ces tourments avec une telle tranquillité que se réalisa en lui ce que nous venons d’entendre dans l’Evangile : « Dans votre patience vous posséderez vos âmes » ; quand donc il fut brûlé, il dit avec une patience tranquille : « C’est déjà cuit ; il ne vous reste plus qu’à me retourner et à me manger. »

Tel fut son martyre, telle est la gloire dont il est couronné. Ses bienfaits brillent à Rome avec tant d’éclat qu’il est absolument impossible de les nombrer. Saint Laurent est donc un de ceux dont le Christ a dit : « Qui perdra pour moi son âme, la sauvera. ». Il sauva la sienne par sa foi, par son mépris du monde, par le martyre. Quelle n’est pas sa gloire auprès de Dieu, puisqu’il reçoit tant d’honneur au milieu des hommes ?

Marchons sur ses traces en imitant sa foi, en imitant aussi son mépris du monde. Ce n’est pas seulement aux martyrs que sont promises les célestes récompenses ; c’est à tous ceux qui suivent le Christ avec une foi entière et une parfaite charité. La Vérité même ne promet-elle pas les honneurs des martyrs quand elle dit : « Nul ne laisse sa maison, ou son champ, ou ses parents, ou ses frères, ou son épouse, ou ses fils, sans recevoir sept fois autant durant cette vie ; mais au siècle futur, il jouira de la vie éternelle » ?

Est-il rien de plus glorieux à l’homme que de vendre tout ce qu’il a pour acheter le Christ, que d’offrir à Dieu ce que Dieu agrée davantage, la vertu d’une âme incorruptible, les pures louanges de la dévotion; que d’escorter le Christ lorsqu’il viendra tirer vengeance de ses ennemis; que de siéger à ses côtés, quand il s’assiéra sur son tribunal ; que de devenir son cohéritier, que d’être égalé aux anges, que de jouir, avec les patriarches, les Apôtres et les prophètes, de la possession du royaume des cieux ? Quelle persécution peut abattre ces pensées, quels tourments peuvent en triompher ? Quand une âme vigoureuse, forte et constante s’appuie sur ces idées religieuses, elle reste immobile devant toutes les terreurs diaboliques, devant toutes les menaces du monde, car elle puise son énergie dans la foi certaine et inébranlable de l’avenir. La persécution ferme ses yeux, mais le ciel s’ouvre ; l’Antéchrist menace, mais le Christ soutient ; on endure la mort, mais la mort est suivie de l’immortalité ; on perd le monde en le quittant, mais on reçoit le paradis en échange ; la vie temporelle s’éteint, mais on renaît à la vie éternelle. Quelle gloire et quelle félicité de quitter la terre plein de joie ; de la quitter comblé d’honneur au milieu des tourments et des angoisses ; de fermer un moment les yeux aux hommes et au monde, et de les ouvrir aussitôt pour voir Dieu, même en allant heureusement vers lui ! Avec quelle rapidité on quitte la terre pour prendre sa place dans les célestes royaumes !

Voilà ce qu’il faut embrasser par l’esprit et la pensée, méditer le jour et la nuit. Que la persécution trouve en cet état le soldat de Dieu : une vertu si bien disposée au combat restera invincible. Est-on appelé avant l’heure du combat ? La foi ainsi disposée au martyre reçoit sans retard sa récompense de la justice de Dieu. A la lutte, durant la persécution, à la constance en temps de paix, est accordée la couronne.

11e dimanche après la Pentecôte

Fresque de l’église Saint-Jean de Müstair, Suisse, vers 830.

Les antiennes du Benedictus, aux laudes, et du Magnificat, aux vêpres, insistent sur le miracle raconté dans l’évangile de ce dimanche, en insistant sur la généralisation de la dernière phrase. Jésus guérit ici un sourd-muet, mais il en a guéri beaucoup d’autres, conformément à la prophétie d’Isaïe. Prophétie à laquelle saint Marc fait clairement allusion en employant le même mot rare μογιλάλος, comme les dictionnaires le constatent : « muet, SPT. Esaï. 35, 6 ; NT. Marc. 7, 32 » (Bailly).

Cum transísset Dóminus fines Tyri, surdos fecit audíre et mutos loqui.
Quand le Seigneur passa les confins de Tyr, il a fait entendre les sourds et parler les muets.

Bene ómnia fecit : surdos fecit audíre et mutos loqui.
Il a bien fait toutes choses, il a fait entendre les sourds et parler les muets.