Jeudi de la Passion

L’hymne des laudes au temps de la passion. C’est la deuxième partie de la grande hymne de saint Venance Fortunat commencée aux matines. Traduction Pierre Corneille.

Lustris sex qui jam peráctis,
Tempus implens córporis,
Se volénte, natus ad hoc,
Passióni déditus,
Agnus in Crucis levátur,
Immolándus stípite.

De la terre et du ciel ce monarque absolu,
Né, parce qu’il l’avait voulu,
Pour mourir en souffrant et payer notre crime,
Après qu’il eut laissé six lustres s’écouler,
Innocente et pure victime,
Permit qu’à sa justice on l’osât immoler.

Hic acétum, fel, arúndo,
Sputa, clavi, láncea
Mite corpus perforátur,
Sanguis, unda prófluit,
Terra, pontus, astra, mundus
Quo lavántur flúmine.

Le vinaigre, le fiel, le roseau, les crachats
Joignirent l’insulte au trépas ;
Un fer fit dans son flanc une large ouverture,
Il en sortit du sang, il en sortit de l’eau,
Et l’air, le ciel et la nature
Se trouvèrent lavés par ce fleuve nouveau.

Crux fidélis, inter omnes
Arbor una nóbilis,
Nulla silva talem profert
Fronde, flore, gérmine :
Dulce lignum, dulces clavos,
Dulce pondus sústinet.

Arbre noble entre tous, quelle forêt produit
Pareilles feuilles, fleurs ou fruit ?
Croix fidèle, à jamais digne de nos hommages,
Qu’a de charmes ton bois, que bénis sont les clous,
Que de douceurs ont les branchages
Qui pour notre salut portent un bois si doux !

Flecte ramos, arbor alta,
Tensa laxa víscera,
Et rigor lentéscat ille,
Quem dedit natívitas :
Ut supérni membra Regis
Miti tendas stípite.

Arbre heureux, arbre saint, abaisse tes rameaux,
Relâche en dépit des bourreaux
L’inflexibilité qui t’est si naturelle,
Et souffre que les bras du roi du firmament,
Qui souffre et meurt pour un rebelle,
Demeurent étendus un peu plus doucement.

Sola digna tu fuísti
Ferre sæcli prétium,
Atque portum præparáre
Nauta mundo náufrago,
Quem sacer cruor perúnxit,
Fusus Agni córpore

Tu portes, par le choix des ordres éternels,
Le rachat de tous les mortels,
Et prépares un port à leur commun naufrage :
Ils t’en firent seul digne, et le sang de l’Agneau
Laisse à ton bois un sacré gage
D’un triomphe aussi grand que ton destin est beau.

Glória et honor Deo
Usquequáque altíssimo,
Una Patri, Filióque,
Inclyto Paráclito :
Cui laus est et potéstas
Per ætérna sæcula. Amen

Gloire, puissance, honneur et louange au Très-Haut,
Au Fils, comme lui sans défaut,
A leur Esprit divin, ainsi qu’eux ineffable !
Gloire, louange, honneur à leur sainte unité,
A leur essence inconcevable,
Et durant tous les temps et dans l’éternité !

Un étrange message papal

Dans le message envoyé aux évêques français réunis à Lourdes, le cardinal Parolin écrit au nom du pape :

Vous avez enfin, chers frères, l’intention de traiter du délicat thème de la Liturgie, auquel le Saint-Père est particulièrement attentif, dans le contexte de la croissance des communautés liées au Vetus Ordo. Il est préoccupant que continue de s’ouvrir dans l’Église une douloureuse blessure concernant la célébration de la Messe, le sacrement même de l’unité. Pour la guérir, un regard nouveau de chacun porté sur l’autre, dans une plus grande compréhension de sa sensibilité, est certainement nécessaire ; un regard pouvant permettre à des frères riches de leur diversité de s’accueillir mutuellement, dans la charité et l’unité de la foi. Veuille l’Esprit Saint vous suggérer des solutions concrètes permettant d’inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations voulues par le Concile Vatican II en matière de Liturgie.

Voilà qui est fort étrange. D’abord, la très grande majorité des évêques français n’ont aucunement l’intention d’être « généreux » avec les tradis. Et surtout, se montrer « généreux » en la matière, de quelque façon que ce soit, c’est agir en contravention avec le motu proprio Traditionis custodes, qui est draconien, et qui est la loi actuelle de l’Eglise de Rome…

Je me garderai de commenter plus avant, de peur de faire un jugement téméraire.

Il reste que le pape, selon le cardinal Parolin, reconnaît « la croissance des communautés liées au Vetus Ordo ». Etonnant.

A suivre, donc.

L’Annonciation

Russie, seconde moitié du XVIe siècle, Musée des icônes de Recklinghausen, Allemagne.

Trois stichères des vêpres byzantines, par le Chœur de Lycourgos Angelopoulos. (L’illustration du disque montre l’archange saint Michel à Chonè et non Gabriel.)

Βουλὴν προαιώνιον, ἀποκαλύπτων σοι Κόρη, Γαβριὴλ ἐφέστηκε, σὲ κατασπαζόμενος, καὶ φθεγγόμενος· Χαῖρε γῆ ἄσπορε, χαῖρε βάτε ἄφλεκτε, χαῖρε βάθος δυσθεώρητον, χαῖρε ἡ γέφυρα, πρὸς τοὺς οὐρανοὺς ἡ μετάγουσα, καὶ κλῖμαξ ἡ μετάρσιος, ἣν ὁ Ἰακὼβ ἐθεάσατο· χαῖρε θεία στάμνε τοῦ Μάννα, χαῖρε λύσις τῆς ἀρᾶς, χαῖρε Ἀδάμ ἡ ἀνάκλησις, μετὰ σοῦ ὁ Κύριος.

Te découvrant l’éternel dessein, ô Vierge, Gabriel se tint devant toi et te salua en disant : Salut, terre sans semailles, salut, buisson qui brûles sans être consumé, salut, abîme insondable au regard, salut, viaduc menant de terre jusqu’au ciel et l’échelle dressée que Jacob a contemplée ; salut, vase divin contenant la manne des cieux, salut, toi qui nous libères de la malédiction, salut, espérance d’Adam et son relèvement, le Seigneur est avec toi.

Φαίνῃ μοι ὡς ἄνθρωπος, φησὶν ἡ ἄφθορος Κόρη, πρὸς τὸν Ἀρχιστράτηγον, καὶ πῶς φθέγγῃ ῥήματα ὑπὲρ ἄνθρωπον· μετ’ ἐμοῦ ἔφης γάρ, τὸν Θεὸν ἔσεσθαι, καὶ σκηνώσειν ἐν τῇ μήτρᾳ μου, καὶ πῶς γενήσομαι, λέγε μοι χωρίον εὐρύχωρον, καὶ τόπος ἁγιάσματος, τοῦ τοῖς Χερουβὶμ ἐπιβαίνοντος; Μὴ με δελεάσῃς ἀπάτῃ· οὐ γὰρ ἔγνων ἡδονήν, γάμου ὑπάρχω ἀμύητος, πῶς οὖν παῖδα τέξομαι!

Tu m’apparais sous les traits d’un mortel, dit la Vierge pure à l’archange, et tes paroles dépassent l’humaine raison ! Tu dis que le Seigneur est avec moi et qu’il habitera dans mon sein, mais comment deviendrai-je, dis-le-moi, le séjour de l’Infini, le temple saint du Seigneur qui siège sur le trône des Chérubins ? Comment cela se fera-t-il, puisque le mariage m’est inconnu, comment donc enfanterai-je un enfant ?

Θεὸς ὅπου βούλεται, νικᾶται φύσεως τάξις, φησὶν ὁ Ἀσώματος, καὶ τὰ ὑπὲρ ἄνθρωπον διαπράττεται. τοῖς ἐμοῖς πίστευε, ἀληθέσι ῥήμασι, Παναγία ὑπεράμωμε· Ἡ δὲ ἐβόησε· Γένοιτό μοι νῦν ὡς τὸ ῥῆμά σου, καὶ τέξομαι τὸν ἄσαρκον, σάρκα ἐξ ἐμοῦ δανεισάμενον, ὅπως ἀναγάγῃ τὸν ἄνθρωπον, ὡς μόνος δυνατός, εἰς τὸ ἀρχαῖον ἀξίωμα, διὰ τῆς συγκράσεως.

Lorsque Dieu le veut ainsi, les lois de la nature sont renversées, dit l’Archange : il opère des prodiges surhumains. Crois-moi, je dis la vérité, Vierge toute sainte et immaculée. Alors elle s’écria : Qu’il me soit fait selon ta parole à présent, j’enfanterai le Dieu transcendant, de ma chair s’incarnera le seul Tout-puissant pour ramener les hommes à leur ancienne dignité par la fusion de sa divinité et de notre humanité.

Mardi de la Passion

La liturgie a conservé deux hymnes de saint Venance Fortunat célébrant l’arrivée triomphale de la relique de la Sainte Croix offerte par l’empereur Justin II en 569 à l’abbaye de Poitiers fondée par sainte Radegonde. L’hymne Vexilla Regis est chantée aux vêpres du temps de la Passion. L’hymne Pange lingua, chantée intégralement le vendredi saint en dernière partie de l’adoration de la Croix, a été divisée en deux pour l’office du temps de la Passion : la première partie est chantée aux matines, la seconde aux laudes. Voici les trois premières strophes de la première partie, chantées par un mystérieux « Escolania a cappella choir » (sic : espagnol, italien, anglais). Il y a ensuite Crux fidelis, qui est une strophe de la deuxième partie. Il semble que ce soit ainsi que l’hymne est chantée dans la néo-liturgie du vendredi saint (dans les rares endroit où il y a encore du latin), qui supprime donc six strophes…

Pange, lingua, gloriósi
Láuream certáminis,
Et super Crucis trophǽo
Dic triúmphum nóbilem,
Quáliter Redémptor orbis
Immolátus vícerit.

Chante, ma langue
Les lauriers d’un glorieux combat ;
Célèbre le noble triomphe
Dont la croix est le trophée,
Et la victoire que le Rédempteur du monde
Remporta en s’immolant.

De paréntis protoplásti
Fraude Factor cóndolens,
Quando pomi noxiális
In necem morsu ruit,
Ipse lignum tunc notávit,
Damna ligni ut sólveret.

Dieu compatit au malheur
Du premier homme sorti de ses mains.
Dès que, mordant à la pomme funeste
Adam se précipita dans la mort,
Dieu lui-même désigna l’arbre nouveau
Pour réparer les malheurs causés par le premier.

Hoc opus nostræ salútis
Ordo depopóscerat,
Multifórmis proditóris
Ars ut artem fálleret,
Et medélam ferret inde,
Hostis unde lǽserat.

Tel fut le plan divin
Dressé pour notre salut,
Afin que la sagesse y déjouât
La ruse de notre cauteleux ennemi,
Et que le remède nous arrivât par le moyen même
Qui avait servi pour nous faire la blessure.

Quando venit ergo sacri
Plenitúdo témporis,
Missus est ab arce Patris
Natus, orbis Cónditor,
Atque ventre virgináli
Carne amíctus pródiit.

Lors donc que le temps marqué
Par le décret divin fut arrivé,
Celui par qui le monde a été créé
Fut envoyé du trône de son Père,
Et ayant pris chair au sein d’une Vierge,
Il parut en ce monde.

Vagit infans inter arcta
Cónditus præsépia:
Membra pannis involúta
Virgo Mater álligat:
Et Dei manus pedésque
Stricta cingit fáscia.

Petit enfant, il vagit
Couché dans une pauvre crèche,
La Vierge, sa Mère enveloppe de langes
Ses membres délicats,
Et des bandelettes étroites serrent
Les mains et les pieds d’un Dieu.

Sempitérna sit beátæ
Trinitáti glória,
Æqua Patri, Filióque;
Par decus Paráclito:
Uníus Triníque nomen
Laudet univérsitas. Amen.

Que toujours en sa béatitude
A la Trinité soit la gloire,
Egalement au Père et au Fils ;
pareil honneur au Paraclet :
Que du Dieu trine et un, le nom
soit loué dans tout l’Univers. Ainsi soit- il.

*

Crux fidélis, inter omnes
Arbor una nóbilis:
Silva talem nulla profert
Fronde, flore, gérmine:
Dulce ferrum, dulce lignum
Dulce pondus sústinent.

Ô Croix fidèle,
Arbre unique, noble entre tous,
Nulle forêt n’en produit de pareil
En feuillage, en fleurs et en fruits :
Fer bien-aimé, bois bien-aimé,
Qui porte un bien-aimé fardeau !

Lundi de la Passion

Les chants de la messe de ce jour sont, comme il convient au temps de la Passion, ceux du Christ souffrant. Avec une exception spectaculaire : le chant de communion, qui paraît incongru : « Le Seigneur des puissances, c’est lui le Roi de gloire. » Pour l’expliquer, on peut se reporter au principe que je rappelais vendredi dernier selon lequel, depuis le mercredi des cendres, les antiennes de communion sont prises selon l’ordre des psaumes, et qu’on en est aujourd’hui au 23. De fait, l’antienne est un verset du psaume 23. Mais on sait que ce principe subit un certain nombre d’exceptions (quand le verset de psaume est remplacé par un verset de l’évangile du jour), et l’on pouvait choisir un verset moins éclatant, même si le psaume tout entier chante la gloire de Dieu. En fait, ce verset, au début du temps de la Passion, vise à ce que l’on n’oublie pas que celui qui va être insulté, moqué, battu, fouetté, couvert de plaies et de crachats, et crucifié comme un bandit, est le Roi de gloire, qui fait précisément son entrée, comme dit le psaume, par une porte dont on doit élever les linteaux pour qu’il passe : la porte de la croix. On peut rappeler que les crucifix russes portent précisément l’inscription « Roi de gloire » (tsar slavi).

On constate le développement de la mélodie sur Rex gloriae, qui insiste sur cette royauté de gloire. Et aussi que les neumes avant gloriae sont exactement ceux de est, qui précède Rex : d’une certaine façon ce est est répété par la mélodie: il est, il est vraiment, le Roi de gloire.

La première lecture, sur Jonas à Ninive, nous rappelle que nous sommes toujours dans le temps de la pénitence et du jeûne, et que cette pénitence doit avoir un caractère social, comme le soulignait le bienheureux cardinal Schuster : « En effet, il ne suffit pas que la religion et les pratiques du culte soient le tribut privé et personnel de l’individu, mais il faut qu’elles soient en outre collectives et sociales, puisque la société, la famille, la cité, la nation, etc. sont des entités réelles, et pour cela ont, comme telles, à rendre à Dieu le culte dû. »

Quant à l’évangile, il nous montre une nouvelle fois des gens qui cherchent à s’emparer de Jésus mais ne le font pas, une nouvelle affirmation par Jésus de sa divinité, et une nouvelle annonce du baptême pour les catéchumènes, mais qui dépasse de loin ce cadre.

L’affirmation par Jésus de sa divinité est hélas souvent gommée par les traductions. Il dit : « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas ; et là où je suis, vous ne pouvez venir. » Il ne dit pas « où je serai », mais « où je suis », souligne saint Augustin dénonçant par avance les mauvaises traductions. Il dit « où je suis » parce qu’il est au ciel et qu’il n’a pas quitté le ciel en s’incarnant. Comme il l’a dit auparavant : « Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme, qui est au ciel. » Qui est au ciel même quand il parle aux hommes sur la terre. Etre au ciel étant l’équivalent de : « Je Suis ».

L’annonce du baptême, par l’eau vive, dépasse ce cadre parce qu’elle concerne toute la vie spirituelle du croyant, à partir du baptême qui crée la source d’où doivent jaillir les fleuves engendrés par l’Esprit. Dans la lecture scripturaire du jour, Jérémie, Dieu se plaint que son peuple l’ait abandonné, lui, « la source d’eau vive ». Il s’agit donc de la déification de ceux qui croient au Christ : ils ont en eux la source jaillissante qui est Dieu. La première condition est d’avoir soif.