Samedi après les Cendres

Charles Jalabert dans L’Illustration n°1060, 1863.

Commentaire de l’évangile du jour par saint Bède, leçons des matines.

L’effort des disciples en train de ramer et le vent qui leur était contraire symbolisent les labeurs variés de la sainte Église qui, au milieu des flots d’un monde hostile et des souffles des esprits mauvais, s’efforce d’arriver au repos de la patrie céleste, comme à la sûre solidité de la côte. Le texte dit avec raison que la barque était au milieu de la mer, Jésus seul sur le rivage, car parfois l’Église est non seulement éprouvée, mais encore souillée par les persécutions des Gentils, si bien qu’il semblerait que son Rédempteur l’a totalement abandonnée pour le moment.

De là ce cri de l’Église, prise au milieu du flot et des orages des tentations qui fondent sur elle, et appelant à son secours la protection de Jésus par ce cri gémissant : Pourquoi, Seigneur, vous êtes-vous retiré au loin, nous méprisez-vous dans nos besoins, dans la tribulation ? Elle rapporte aussi, dans la suite du Psaume, ce propos de l’ennemi : Car il a dit dans son cœur : Dieu oublie, Il détourne sa face, pour ne jamais rien voir.

Mais Dieu n’oublie pas la prière des pauvres et ne détourne pas sa face de ceux qui espèrent en lui. Au contraire, il aide ceux qui combattent contre les ennemis, pour qu’ils en triomphent, et il couronne les vainqueurs pour l’éternité. De là vient qu’ici on dit clairement qu’il les a vus peiner sur les rames. Oui, le Seigneur voit ceux qui peinent en mer, tout en étant lui-même établi sur la terre ferme ; car, bien que, pour un moment, il semble différer de porter secours à ceux qui sont éprouvés, néanmoins, de peur qu’ils ne succombent dans leurs épreuves, il les fortifie du regard de sa compassion, et même quelquefois, par un secours manifeste qui les fait triompher des adversités, et, comme en foulant aux pieds et en apaisant les tourbillons des flots, il les délivre.

« Maintenant les puissances célestes »

Dans la tradition byzantine on ne célèbre pas la divine liturgie en semaine pendant le carême, sauf pour les fêtes. Mais le mercredi et le vendredi on célèbre la Liturgie des présanctifiés, qui combine les vêpres avec un office de communion. La « grande entrée » des dons a une hymne particulière (à la place de celle des Chérubins), que voici chantée il y a cinq ans, le premier vendredi de carême, par le chœur de l’Académie de théologie de Moscou sous la direction de son chef le hiéromoine Nestor (Volkov), à la laure de la Trinité Saint-Serge. Le célébrant est le patriarche Cyrille.

Ны́не Си́лы Небе́сныя с на́ми неви́димо слу́жат, / се́ бо вхо́дит Ца́рь Сла́вы, се́ же́ртва та́йная соверше́на дорино́сится.

Ве́рою и любо́вию присту́пим, / да прича́стницы жи́зни ве́чныя бу́дем. / Аллилу́иа, аллилу́иа, аллилу́иа.

Maintenant les puissances célestes 
célèbrent invisiblement avec nous. 
Car voici que s’avance le Roi de gloire. 
Voici avec son escorte, 
le Sacrifice mystique déjà accompli.

Approchons-nous avec foi et amour, 
afin de devenir participants de la vie éternelle. 
Alléluia, alléluia, alléluia.

Vendredi après les Cendres

Les trois premiers jours du carême, la liturgie insiste sur les trois exercices de ce temps : le jeûne, la prière et l’aumône. Et sur le piège de la vanité qui se glisse dans les œuvres de vertu. Voici le début du sermon 19 de saint Jean Chrysostome sur l’évangile de saint Matthieu.

Jésus-Christ attaque ici la passion de toutes la plus violente, cet amour furieux de la vaine gloire, qui tourmente ceux qui sont délivrés des autres vices. Il n’en a rien dit d’abord, parce que cela était superflu avant que de nous avoir montré nos devoirs et la manière de nous en bien acquitter. Mais après nous avoir inspiré l’amour de la plus haute vertu, il a soin de combattre cette passion qui l’attaque d’ordinaire et qui en est l’ennemie la plus mortelle. Car cette maladie ne naît pas tout d’abord et comme au hasard dans nos âmes, mais seulement après que nous avons fait beaucoup d’œuvres saintes. C’est donc avec grande raison que Jésus-Christ établit premièrement et plante en quelque sorte dans le cœur les racines de la vertu la plus pure et qu’il entreprend ensuite de la défendre de cette vapeur contagieuse, qui en corrompt les fruits les plus excellents.

Il commence par l’aumône, par la prière et par le jeûne, parce que c’est dans ces exercices de vertu que la vanité d’ordinaire se plaît davantage. C’était de cela que le pharisien s’enorgueillissait : « Je jeûne, dit-il, deux fois la semaine et je donne la dîme de tout ce que je possède. » Il tirait même vanité de sa prière, puisqu’il ne la faisait que par ostentation. Comme il n’y avait là personne excepté le publicain, il indiquait celui-ci et disait : « Je ne suis pas comme le reste des hommes, ni comme ce publicain. »

Mais considérez comment Jésus-Christ, en commençant à parler de cette passion, en parle comme d’un serpent subtil et dangereux, capable de surprendre ceux qui ne s’appliquent pas avec grand soin à veiller sur eux-mêmes.

« Prenez garde, dit-il, de ne pas faire votre aumône devant les hommes pour en être regardés. » C’est ainsi que saint Paul parle au peuple de Philippes : « Prenez garde aux chiens. » Cette bête cruelle entre dans l’âme sans se faire sentir et elle infecte toutes les vertus qu’elle y trouve, par un poison secret et imperceptible.

Nous avons vu par ce qui précède comment il a parlé au long de l’aumône et qu’il y a exhorté les hommes par l’exemple de Dieu même, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Après leur avoir persuadé d’aimer à donner et de le faire avec une grande effusion de cœur, il veut prévenir tout ce qui pourrait corrompre cette vertu, lorsqu’elle fleurit dans le cœur, comme un olivier beau et fertile. « Prenez bien garde, dit-il, que vous ne fassiez votre aumône devant les hommes. » Il dit « votre aumône », parce que l’autre, dont il est parlé auparavant, est comme l’aumône de Dieu. Mais après avoir dit : « Ne faites point votre aumône devant les hommes », il ajoute aussitôt : « pour en être regardés ». Il semble que cela était enfermé dans ce qu’il venait de dire. Mais celui qui examinera ces paroles verra bien que ce second avis est différent du premier et que Jésus-Christ y témoigne une grande tendresse envers nous et un admirable soin de tout ce qui nous regarde. Car un homme peut faire l’aumône devant les hommes sans avoir dessein d’en être vu, et au contraire une personne qui la fera en secret peut souhaiter quelquefois d’être vue des hommes. C’est pourquoi le Seigneur ne considère pas simplement l’action, mais il discerne la volonté ; et c’est elle qu’il punit ou qu’il récompense. Si Jésus-Christ n’eût point marqué si exactement cette circonstance, ce commandement eût pu servir de prétexte à plusieurs, pour se refroidir dans leurs aumônes, parce qu’on ne peut pas toujours les faire dans le secret. C’est pourquoi il ne vous impose point cette nécessité et il vous assure que ce n’est point l’action extérieure, mais l’intention secrète qu’il jugera digne de punition ou de récompense. Vous auriez dit peut-être en vous-même : Pourquoi suis-je coupable de ce qu’un autre me voit quand je fais l’aumône ? Mais je vous réponds encore : Il ne vous demande point le secret de l’action, mais la droiture de la volonté et la pureté de l’intention. Car Dieu veut guérir votre âme par votre aumône et la délivrer de ses maladies.

Saint Laurent faisant l’aumône, Fra Angelico, chapelle Nicoline des Palais pontificaux.

« Adam était assis »

Le dernier dimanche avant le Carême dans la liturgie byzantine (c’était dimanche dernier) a divers noms. Les grecs l’appellent dimanche de la tyrophagie ou dimanche des laitages, parce que c’est le dernier jour où il est permis de manger du fromage et autres aliments à base de lait. Les Russes l’appellent dimanche du pardon, en raison du rite du pardon qui se déroule à la fin des vêpres, ou surtout « dimanche de l’expulsion d’Adam et Ève du Paradis ». Aux vêpres on chante le stichère de la déploration d’Adam chassé du paradis. Le voici par les moniales du monastère Sainte-Elisabeth de Minsk, qui l’ont mis en ligne hier, avec la partition qui comporte l’indication « chant du monastère de Valaam ».

Adam était assis en face du Paradis et se lamentait éploré sur son dépouillement – Hélas, je suis séduit et trompé par le mensonge du mal, je suis éloigné de la gloire – Hélas, j’étais nu dans la simplicité, maintenant je suis dénué de tout – Ô Paradis, jamais plus je ne jouirai de tes délices – jamais plus je ne verrai le Seigneur mon Dieu et mon Créateur – je retournerai à la terre d’où j’ai été pris – Compatissant, Miséricordieux, je T’appelle – Aie pitié de moi, qui suis tombé.

Jeudi après les Cendres

La messe est celle des martyres Perpétue et Félicité, l’office est celui de la férie, avec l’évangile de la guérison du serviteur du centurion selon saint Matthieu. Voici un extrait du commentaire de saint Jean Chrysostome, traduction Jeannin, 1865.

« Et le centenier lui répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison. » Ecoutons ces paroles, nous autres qui devons recevoir Jésus-Christ. Car il ne nous est pas impossible encore aujourd’hui de le recevoir chez nous. Ecoutons ce centenier, mes frères, imitons sa foi, et estimons autant que lui la gloire de recevoir Jésus-Christ. Car lorsque vous retirez chez vous un pauvre qui meurt de froid et de faim, vous y retirez, et vous nourrissez Jésus-Christ même.

« Mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. » Ces paroles nous font voir que ce centenier, aussi bien que le lépreux, avait une haute idée de la toute-puissance du Fils de Dieu. Car il ne dit pas : Priez ou demandez, mais « commandez ». Et craignant ensuite que l’humilité de Jésus-Christ ne l’empêchât de consentir à sa demande, il ajoute : « Car moi qui ne suis qu’un homme soumis à la puissance d’un autre, et qui ai des soldats sous la mienne, je dis à l’un : Va, et il va ; viens, et il vient ; et à mon serviteur, fais cela, et il le fait. » Mais vous direz peut-être que nous ne devons pas tirer une preuve de la divinité de Jésus-Christ des paroles de cet homme, mais considérer seulement si Jésus-Christ les a approuvées. Je reconnais que ce que vous dites est très raisonnable, et c’est aussi ce que je vous prie d’examiner. Car si nous examinons avec soin ce qui se passe, nous remarquerons aisément, au sujet du centenier, ce que nous avons vu à propos du lépreux. Nous voyons que ce lépreux dit à Jésus-Christ : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Et cependant ce n’est pas tant la parole de cet homme qui nous assure de la toute-puissance de Jésus-Christ, que la réponse même du Sauveur, qui bien loin de reprendre la pensée que le lépreux avait de lui, la confirma au contraire en disant : « Oui, je le veux, soyez guéri. » Car ce « Oui, je le veux » eût été superflu si Jésus-Christ n’eût voulu appuyer la vérité de cette parole : « Si vous le voulez, vous pouvez. » Nous pourrons voir ici la même chose dans le centenier. Il s’est servi d’une expression par laquelle il attribuait à Jésus-Christ plutôt la puissance d’un Dieu que celle d’un homme, et néanmoins non-seulement Jésus-Christ ne l’en reprit pas, mais il l’approuva, et il releva sa foi avec de grandes louanges. Car l’évangéliste ne se contente pas de dire simplement que Jésus-Christ loua le centenier ; mais ce qui est sans comparaison davantage, il dit qu’il « l’admira ». « Jésus entendant ces paroles fut dans l’admiration. »

Et il ne fut pas seulement dans l’admiration de la foi de cet homme, mais il la proposa comme un modèle à tout le peuple qui l’environnait. Voyez-vous, mes frères, combien Jésus-Christ loue partout ceux qui reconnaissaient sa toute-puissance. Le peuple admirait sa manière de parler, parce qu’il « enseignait comme ayant autorité », et Jésus-Christ ne rejeta point cette pensée qu’ils avaient de lui, mais descendant avec eux de la montagne, il voulut la confirmer par la guérison du lépreux. Ce lépreux dit à son tour : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Et Jésus-Christ ne réfuta point ses sentiments, mais les confirma en le guérissant, et en se servant même de ses propres termes : « Je le veux, soyez guéri. » De même le centenier ayant dit : « Dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri », Jésus-Christ admira sa foi, et dit à ceux qui le suivaient : « Je vous dis en vérité que je n’ai pas trouvé une si grande foi dans Israël même. »