Le P. Luykx et la rupture postconciliaire

Je reviens sur le livre du P. Boniface Luykx sur Vatican II et la réforme liturgique, parce que c’est très important. Le P. Luykx faisait activement partie du « Mouvement liturgique » des années 1940 et 1950, il fut nommé dans les instances de préparation du concile, puis il participa à la rédaction de la constitution sur la liturgie Sacrosanctum Concilium (souvent désignée sous le sigle CSL dans son livre), puis il participa aux travaux de deux des sous-commissions liturgiques du Consilium chargé d’appliquer le concile. Or cet homme-là, donc très engagé dans la réforme liturgique, a considéré que les sous-commissions trahissaient le texte conciliaire et fabriquaient une liturgie en rupture complète avec la Tradition et avec ce que voulaient les acteurs du « Mouvement liturgique ». En bref, le P. Luykx est un témoin irrécusable de ce que Benoît XVI appelait « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture ».

Le P. Luykx était professeur dans l’âme (et il fut très longtemps professeur de liturgie). A chaque chapitre il résume ce qu’il a dit et ce qu’il va dire. Au milieu du livre, au début du 3e chapitre, ce double résumé devient un résumé de tout le livre. En voici une traduction. On verra à quel point il insiste sur la rupture opérée par les fabricants de la nouvelle liturgie, qu’il qualifie à plusieurs reprises dans son livre de « fausse-couche liturgique » et de réforme « avortée ».

Comme nous l’avons déjà mentionné, cet ouvrage distingue cinq étapes chronologiques, qui correspondent globalement aux cinq premiers chapitres du livre :

1. La période préconciliaire, qui s’étend du début du mouvement liturgique dans les années 1940 (et avant) jusqu’aux travaux de la Commission préparatoire du Concile en 1959-1962, avec tous ses espoirs et ses préparatifs optimistes ;

2. Le Concile lui-même, de 1962 à 1965, lorsque ce renouveau plein d’espoir a été confirmé ;

3. La première phase postconciliaire, de janvier 1964 à la fin des années 1960, lorsque les commissions postconciliaires ont mis fin à ce renouveau plein d’espoir ;

4. La deuxième phase postconciliaire, de 1968 à 1981 environ, durant laquelle un esprit de rébellion s’est développé et s’est répandu au sein de l’Église ; et

5. La troisième phase postconciliaire, de 1978 à nos jours, qui a vu la trahison totale du travail postconciliaire au profit de la rébellion et de la dissidence, en collaboration avec les forces séculières extérieures à l’Église.

Le lecteur attentif remarquera que les dates se chevauchent dans cette chronologie. Je n’ai donné que des périodes générales pour les trois phases postconciliaires, car il est impossible de les délimiter parfaitement ; c’est pourquoi, dans les chapitres 3 à 5, certains éléments se recoupent.

Le lecteur doit également noter que dans cet ouvrage, qui se concentre sur la Constitution sur la liturgie sacrée, je parlerai de la période « postconciliaire » comme commençant avec la création du Consilium du pape Paul VI en janvier 1964, bien que le Concile lui-même se soit poursuivi jusqu’en décembre 1965.

Pour que le Concile soit vraiment couronné de succès, il était nécessaire que le projet de renouveau préconciliaire, repris par le Concile, soit poursuivi, honnêtement et complètement, par les commissions postconciliaires. Malheureusement, cela ne s’est pas produit. Je ne saurais trop insister sur ce point : il y avait une parfaite continuité entre la période préconciliaire et le Concile lui-même, mais après le Concile, cette continuité cruciale a été rompue par les commissions postconciliaires.

Certains historiens du Concile affirment que la crise liturgique postconciliaire n’est que le résultat logique d’une crise qui se préparait avant Vatican II ; certains dissidents postconciliaires ont utilisé cette affirmation pour justifier leur rébellion. Ayant été actif à la fois dans le mouvement liturgique préconciliaire et dans les sous-commissions liturgiques postconciliaires, j’ai essayé dans ce livre de faire une évaluation nuancée mais véridique de cette affirmation – que je crois fausse.

Comme je l’ai déjà mentionné, il existe des différences profondes entre ces deux périodes, comme suit.

1. Avant Vatican II, les réformateurs partageaient une recherche scientifique approfondie et un amour pour les sources anciennes et la Sainte Tradition. Cette étude des Écritures, de la liturgie et des Pères était menée par des érudits de premier ordre, animés d’un esprit pastoral, et par des écoles traditionnelles ; les résultats de leurs recherches étaient donc fiables et pérennes et ont en fait constitué le fondement du travail du Concile. En comparaison, les théologiens rebelles après le Concile sont des amateurs qui ne mènent pas d’études savantes sérieuses, mais se contentent de reprendre les erreurs les uns des autres.

2. Avant le Concile, il y avait un grand respect pour le Magistère et le ministère pétrinien, et un amour sincère pour l’Église malgré ses défauts. Oui, il y avait quelques rares dissidents. Mais il n’y avait pas de mouvement organisé de dissidence ou de manque de respect pour l’autorité, comme c’est le cas aujourd’hui.

3. Les rénovateurs préconciliaires prenaient grand soin de distinguer les enseignements des papes qui encourageaient et guidaient judicieusement le renouveau, des erreurs ou réactions de certains subalternes, car les dirigeants du mouvement mettaient constamment l’accent sur le sensus Ecclesiae et la Sainte Tradition. Dans la période postconciliaire, cependant, le pape Jean-Paul II, le cardinal Ratzinger et d’autres dirigeants de l’Église sont souvent rejetés et diffamés précisément parce qu’ils adhèrent à l’orthodoxie et à la Sainte Tradition.

Entre l’époque préconciliaire et l’époque postconciliaire, quelque chose a donc radicalement changé, y compris dans les commissions du Concile chargées de son travail. Après le Concile, elles ont été de plus en plus infectées par un nouvel esprit cavalier, certains membres des commissions se plaçant eux-mêmes et leurs opinions au-dessus des documents conciliaires sur lesquels ils étaient censés travailler dans l’esprit même des Pères conciliaires. Le culte a été la première victime de leur autoritarisme, mais ce point de vue centré sur l’homme a également profondément affecté le problème de la liberté religieuse et de l’Église dans le monde. Il s’agissait essentiellement d’un passage de l’ascension objective et verticale vers Dieu à la gravitation subjective et horizontale vers l’homme.

Cette contamination par une Hineininterpretierung (interprétation subjective d’un texte) pleine de suffisance s’est produite progressivement au cours de la première phase postconciliaire, alors que les commissions travaillaient à l’interprétation des documents du Concile. La deuxième phase postconciliaire, marquée par la rébellion et la dissidence, a suivi la publication des travaux de ces commissions. Au cours de la troisième phase, cet esprit de rébellion s’est aligné sur la culture séculière et est devenu si fort qu’il a même dépassé les préoccupations du Concile lui-même. Dès lors, le souci n’était plus de mettre en œuvre le message vivifiant de Vatican II, mais plutôt de créer une « nouvelle Église » radicale dans l’esprit de la société séculière.

Avant de poursuivre, je dois noter que deux groupes de personnes s’opposaient au Concile et à son travail, mais pour des raisons totalement différentes : (1) un petit groupe de clercs conservateurs, comme je l’ai décrit ci-dessus, qui agissaient au nom de l’Église ; et (2) les rebelles, qui agissaient au nom du monde. Les conservateurs rejetaient le Concile parce qu’ils le trouvaient trop progressiste ; les rebelles le rejetaient parce qu’ils le trouvaient trop conservateur. Je pense que le premier groupe, qui aimait l’Église, avait prévu le désastre à venir et voulait en épargner l’Église. Le second groupe semblait n’avoir aucun amour pour l’Église, mais souhaitait plutôt lui imposer son programme ; ce groupe et son travail feront l’objet d’une grande partie de notre analyse ultérieure.

Il est également important de préciser que deux groupes de documents sur la liturgie ont été publiés après le Concile : (1) ceux des Congrégations romaines, qui étaient fidèles à CSL ; et (2) ceux des sous-commissions du Consilium, dont beaucoup s’écartaient de CSL.

Notre critique des documents dans le reste de ce chapitre concerne ceux publiés par les sous-commissions du Consilium.

Examinons maintenant brièvement les trois phases postconciliaires qui se rapportent spécifiquement à la Constitution sur la liturgie sacrée.

1. Les membres du Consilium du pape Paul VI et de ses sous-commissions (dont je faisais partie) ont commencé leur travail d’interprétation de la CSL en janvier 1964. C’est ainsi qu’a commencé la première phase, une période de travail créatif entre collègues : études, réunions et discussions au sein des sous-commissions. Ce travail était initialement bon, mais il a rapidement été contaminé par des attitudes erronées. Pendant ce temps, l’Église à l’extérieur était initialement en paix, les fidèles attendant les documents des sous-commissions, en particulier le Missel romain avec le nouveau rite de la messe (le Novus Ordo). Mais au fil des mois et des années, l’agitation commença et s’intensifia, et certains prêtres et évêques commencèrent à prendre les choses en main.

2. Cette attitude marqua le début de la deuxième phase, qui commença à la fin des années 1960 avec la publication des documents des sous-commissions, et en particulier avec la publication de l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI en 1968. De plus en plus, le respect des lois et des règles objectives de l’Église et de son autorité a été sapé, jusqu’à ce que bientôt toute l’Église commence à ressembler à un bateau ballotté par la tempête qui avait jeté ses rames et son gouvernail. La deuxième phase a donc été une période de troubles, d’anarchie et de dissidence organisée au sein de l’Église.

3. La troisième phase postconciliaire implique une alliance avec le monde. Les maux de la deuxième phase ont causé plus que la fausse-couche de la CSL ; ils ont également été à l’origine d’une évolution ultérieure, dans laquelle le sécularisme a pris le dessus et a exercé une pression croissante sur les dirigeants faibles de l’Église pour qu’ils se conforment à ses exigences. C’est la période dans laquelle nous vivons actuellement.


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