L’introït de la messe du jour de Pâques, au concert des Maîtres de Chœur du 23 juillet 1989 en l’Abbaye de Fontevraud, sous la direction de dom Lefeuvre (version de dom Gajard).
Resurréxi, et adhuc tecum sum, allelúia : posuísti super me manum tuam, allelúia : mirábilis facta est sciéntia tua, allelúia, allelúia.
Dómine, probásti me et cognovísti me : tu cognovísti sessiónem meam et resurrectiónem meam.
Je suis ressuscité, et je suis encore avec Vous, Alléluia : Vous avez posé votre main sur moi, alléluia ; Votre sagesse a fait des merveilles, alléluia, alléluia.
Seigneur, Vous m’avez éprouvé et vous m’avez connu : vous avez connu ma mort et de ma résurrection.

Le mot d’ouverture de l’Introït d’aujourd’hui (Resurréxi) nous plonge directement dans le mystère que nous célébrons. Le Christ lui-même, glorieusement ressuscité, adresse cette parole à son Père céleste. Il a accompli la mission que son Père lui avait confiée, et maintenant il adresse sa première pensée, sa première prière, au Père. Cela s’est passé au cours de cette « nuit véritablement bénie, qui seule méritait de connaître le moment et l’heure où le Christ est ressuscité d’entre les morts », comme l’Église l’a chanté hier dans l’Exsultet. Alors, le Ressuscité a levé ses yeux et son cœur vers le Père et a prié : Resurréxi et adhuc tecum sum. C’est toute une ferveur intérieure, cette mélodie, qui respire un amour intense, comme un chant venant des profondeurs tranquilles et immuables de l’éternité elle-même. Exclusivement personnelle, elle ne pense pas à ses auditeurs ; aucun cri impétueux de triomphe ne la trouble. Mais elle n’est ni sombre ni lugubre ; c’est un sourire de la plus pure joie. Elle revêt le texte de lumières et de couleurs dont nous serions autrement restés totalement inconscients, et ainsi elle ouvre de nouvelles voies à la compréhension du Mystère pascal.
« Je suis ressuscité, et je suis encore avec Toi » ; c’est-à-dire, je suis de nouveau avec Toi. Du sein du Père, la deuxième Personne de la Sainte Trinité est descendue vers nous, a revêtu une nature capable de souffrir, et a ainsi, dans une certaine mesure, renoncé à la gloire qui ne connaissait ni douleur ni chagrin. Il a été, pour ainsi dire, coupé de la gloire du Père. Et combien Il a vivement ressenti cette séparation sur la croix ! Mais maintenant, Il est de nouveau « dans la gloire de Dieu le Père ». Il contemple Sa gloire, la gloire infinie, dorée, éternelle, qui appartient désormais aussi à Sa nature humaine. Et Il contemple l’immensité du temps à venir, qui est béni parce que toute l’humanité va partager Sa résurrection. La source du salut est désormais ouverte à tous, et ses eaux salvatrices nous mèneront à la gloire, afin que nous soyons unis à Jésus, notre Chef, et que nous soyons avec le Père comme Lui-même est avec le Père. Alléluia !
La dominante de la mélodie et du Resurréxi est le fa, qui imprègne l’ensemble du morceau comme une tristropha ; il doit être chanté très légèrement ; c’est, pour ainsi dire, un frémissement de joie. Adhuc tecum sum a le sol pour dominante. Cinq notes précèdent le mot tecum et cinq le suivent. Toute la première phrase se limite au tétracorde ré-sol. Son alleluia est également chanté comme jaillissant du cœur du Christ ressuscité. Mais il peut servir, dans les trois phrases, de cri qui est le nôtre — un Amen jubilatoire et expressif aux paroles du Rédempteur.
« Tu as posé ta main sur moi. » Même lorsqu’Il était dans le tombeau, la main du Père reposait de manière protectrice sur Son Fils. Elle Lui a alors permis de briser les chaînes de la mort et de ressusciter à une vie nouvelle. Peut-être peut-on aussi appliquer ces mots à la main de Dieu réclamant justice, qui pesait si terriblement sur le Sauveur qu’elle Lui arracha ces paroles : « C’est contre moi seulement qu’il s’est tourné, et il a tourné sa main contre moi tout au long du jour » (Lamentations 38, 3). Mais aujourd’hui, le Christ substitue le joyeux Alléluia : Alléluia pour ses souffrances, pour sa mort et pour les fruits de sa rédemption.
La mélodie calme, avec son accent marqué sur le fa, peut servir d’image à la main de Dieu qui protège en silence. Super et manum nous rappellent le premier alle-(lutia). Vers la fin, le deuxième alleluia doit gagner en chaleur et ainsi préparer la troisième phrase. La mélodie ascendante a le même but. Cette deuxième phrase comporte trois membres, comme la première, mais avec une plus grande amplitude : ré-la.
La troisième phrase peut maintenant commencer avec toute sa solennité. Elle comporte quatre éléments, une étendue de do à la, et un quatrième qui introduit une sorte de modulation vers le do grave. L’émerveillement semble ne cesser de croître dans le cœur du Ressuscité. Si l’on fait abstraction de la première note, le premier alleluia n’est qu’une forme légèrement raccourcie de « et adhuc tecum sum », et le deuxième alleluia une répétition de l’alleluia qui suit cette phrase.
Le regard du Christ ressuscité se tourne vers les jours de l’éternité où la miséricorde divine a conçu le plan (sciéntia) de la rédemption. Dieu devait devenir homme, l’Impassible devait souffrir, l’Éternel devait être détruit, mais de cette mort devait émerger une vie nouvelle et féconde ; l’humanité, une non-entité devant la majesté de Dieu, était destinée à obtenir, en la personne divine de Jésus, la réconciliation éternelle, la glorification sans fin. La puissance et la malice humaines devaient certes triompher pendant un court moment, mais ensuite la sagesse, la toute-puissance et la bonté de Dieu devaient s’affirmer d’autant plus glorieusement. Toutes ces contradictions apparentes ont trouvé une solution merveilleuse (mirabilis) dans la résurrection du Christ. C’est par là que notre foi et notre espérance ont reçu leur fondement et leur confirmation.
Dans le verset du psaume, le Dieu-homme évoque une fois encore l’épreuve que le Père lui avait imposée. Mais Lui, le second Adam, a résisté à l’épreuve. Il est aujourd’hui le Bienheureux qui a fait ses preuves, qui est couronné de la couronne de vie (Jc 1, 12). De son humiliation, de son repos dans le tombeau (séssio), la gloire de la résurrection s’est épanouie.
Alors que les cadences phrygiennes mi-sol-fa-fa-mi de l’Introït proprement dit ont une sonorité tendre, la psalmodie quelque peu sévère exprime la joie virile de la victoire. Sur ce, nous répétons tendrement et avec dévotion l’Introït dans son intégralité. Ainsi, ce chant communiquera à notre âme une authentique joie pascale, sobre, vaste et profonde, et nous remercierons notre Mère Église de nous conduire, par ce chant si peu engageant à première vue, vers les richesses de la liturgie pascale.
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