Vendredi de la Septuagésime

Lamech malmené par ses femmes, dans le Speculum Humanae Salvationis de Darmstadt. Plusieurs Bibles historiées montrent curieusement la scène supposant cette réaction des femmes à l’aveu par Lamech de ses meurtres…

Le commentaire de l’épisode de Lamech, cinquième descendant de Caïn, par saint Hilaire dans son Traité des mystères :

L’histoire de Lamech n’est pas non plus étrangère au type du futur. On rapporte qu’il fut le mari de deux femmes aux noms desquelles est ajouté celui d’une troisième femme, libre pourtant envers lui du lien conjugal ; il est écrit que ce même Lamech prononça ces paroles : « Lamech dit à ses femmes Ada et Sella : Écoutez ma voix, femmes de Lamech, faites attention à mes paroles, car j’ai tué un homme pour ma blessure et un jeune homme pour ma meurtrissure, car on tirera sept fois vengeance de Caïn, mais de Lamech soixante-dix fois sept fois. » Et quel est cet homme plus juste que le juste Abel dont la mort doit être vengée par un châtiment tellement plus grand ? On ne nous dit pas le nom de celui qui fut tué, la blessure est rapportée non à celui qui fut tué mais à son assassin et nous apprenons que la meurtrissure appartient au meurtrier, non à la victime. Le meurtre du jeune homme est annoncé aux femmes ; bien que les noms de trois femmes soient indiqués, la parole n’est adressée qu’à deux. L’impie prophétise et accumule pour le meurtre qu’il a commis une vengeance qui dépasse le châtiment de Caïn.

Ces choses ne doivent pas être écoutées en passant mais il faut y chercher la figure du futur. Lamech porte le type du prince des prêtres qui, avec l’accord des Juifs et des Gentils, cloue le Seigneur à la Croix ; en effet, de la maison du prince des prêtres, le Seigneur fut conduit chez Hérode sans que la foule des croyants ait part à ce crime, et ainsi le prince des prêtres se glorifie du meurtre du jeune homme pour ainsi dire devant deux compagnes et épouses. Et parce qu’il n’y avait aucun motif de châtier ce dernier, le prince des prêtres reçut sur lui les blessures et la meurtrissure de l’injustice et du crime. Il parla même sous l’inspiration prophétique ; alors, en effet, il prophétisa sans le savoir comme il est écrit dans l’Evangile : « L’un d’entre eux, appelé Caïphe, comme il était grand prêtre de cette année-là, leur dit : vous ne savez pas et vous ne comprenez pas qu’il nous est utile qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation tout entière ne périsse pas. Il ne dit pas cela de lui-même, mais comme il était grand prêtre de cette année-là, il prophétisa. » Il y a donc complet accord entre les personnes, les faits, le résultat, et la réalité des événements historiques renferme en elle le type du futur.

Le nombre du châtiment porté contre Caïn et Lamech n’est pas écrit non plus sans quelque sens figuré. Alors en effet que selon les prophètes une septuple peine était en vigueur contre les injustes, Pierre, sur qui le Seigneur édifiait son Église comme sur un fondement vivant, demande s’il doit selon la Loi pardonner sept fois à celui qui pèche contre lui ; le Seigneur lui répondit de pardonner soixante-dix fois sept fois, enseignant par cette figure que même la peine de sa Passion devait être remise à ceux qui croiraient, puisque dans la même mesure où le châtiment de ce crime était multiplié, dans la même mesure à son tour le pardon abonderait.

Jeudi de la Septuagésime

Bible historiale, début du XVe siècle, BnF.

Aujourd’hui nous en arrivons aux offrandes de Caïn et d’Abel et du meurtre du second par le premier. Voici le commentaire de saint Hilaire dans son Traité des mystères, texte lacunaire retrouvé au XIXe siècle.

Leurs personnes préfigurent la diversité de deux peuples et par leurs noms et leurs activités mêmes ils offrent le type des mœurs et des désirs de l’un et de l’autre. Caïn, en effet, cultivait la terre et Abel paissait les brebis. Chacun fit à Dieu une offrande tirée des fruits de son labeur ; mais Dieu regarde les offrandes d’Abel sans porter ses regards sur celles de Caïn. Or, le jour et le lieu du sacrifice ne sont pas différents pour l’un et l’autre, et pour Dieu qui voit tout, comment une chose peut elle être sous son regard, une autre hors de son regard ? Mais par cette figure, il nous est enseigné que le regard de Dieu est la marque des objets qu’il a agréés et que, bien que toutes choses Lui soient soumises, son regard ne va qu’à celles qui en sont dignes. Rien n’avait été dit précédemment des mœurs de Caïn qui pût rendre son sacrifice désagréable à Dieu. Mais dans les événements qui suivirent, se découvre la prescience de Dieu qui ne reçoit pas le sacrifice de celui qui devait marcher contre son frère. En effet, c’est la science que Dieu a du futur qui confère aux faits leur crédit ; celui qui devait tuer n’est pas digne du regard de Dieu comme s’il avait déjà tué. Or, la culture de la terre porte le signe des œuvres de la chair et tout fruit de la chair consiste en vices qui, dans l’horreur qu’en a Dieu, écartent d’eux son regard. Il n’y a pas de regard pour le sacrifice qui est tiré des œuvres de la terre, et seules parmi les graisses sont agréées les prémices des brebis, entendons que le sacrifice du fruit intérieur et de notre moi lui-même est agréable, toutes choses qui, parmi les prémices des brebis, attirent sur elles par leur agrément le regard de la volonté divine. Puisque en effet « les prémices c’est le Christ », « premier-né des créatures, premier-né d’entre les morts », prince des prêtres, « afin qu’il occupe en tout la première place », brebis Lui-même et selon sa naissance corporelle une parmi les brebis, le sacrifice d’Abel est déjà agréable sous la figure de l’Église qui par la suite devait offrir, tiré des prémices des brebis, le sacrifice du saint Corps. Celui dont le sacrifice n’a pas été reçu en veut à celui dont le sacrifice a été reçu (placito displicens), et, contrairement au décret de Dieu qui l’avertissait de s’apaiser, le réprouvé tue l’approuvé (probabilis ab improbabili interficitur). Convaincu, l’interrogation divine le pousse à avouer pour se repentir ; mais, aggravant son crime, il nie ; désespérant de la résurrection, il pense qu’il sera anéanti par la mort, mais gémissant et tremblant, il est réservé au jugement d’une septuple vengeance et est maudit par toute la terre qui recueille le sang de son frère. Or, le nom de Caïn signifie « éclat de rire », celui d’Abel « larmes ».

Mercredi de la Septuagésime

Le « Speculum Humanae Salvationis » de Darmstadt, 1360.

C’est aujourd’hui que la lecture biblique en arrive à l’épisode de la chute, qui est au centre de la semaine de la Septuagésime. Avec ce répons :

℟. Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est sciens bonum et malum : * Vidéte, ne forte sumat de ligno vitæ, et vivat in ætérnum.
. Fecit quoque Dóminus Deus Adæ túnicam pellíceam, et índuit eum, et dixit.
℟. Vidéte, ne forte sumat de ligno vitæ, et vivat in ætérnum.

Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous, connaissant le bien et le mal : Voyez qu’il ne vienne à prendre de l’arbre de vie, et qu’il vive pour l’éternité. Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam une tunique de peau, l’en revêtit et dit : Voyez qu’il ne vienne à prendre de l’arbre de vie, et qu’il ne vive pour l’éternité.

Cette « tunique de peau » est la condition de l’homme biologique après la chute. Elle va se tacher, s’user, se déchirer, et finalement se détruire, toutes choses qui ne pouvaient arriver dans la condition de l’homme au paradis terrestre. C’est la chair soumise au péché et à la corruption, par opposition à la chair créée immaculée, celle d’Adam et Eve avant la chute, celle du Christ le Verbe qui s’est fait chair. Il ne sera plus question de la « tunique de peau » dans la Sainte Ecriture, jusqu’à la fin, juste avant l’Apocalypse : au dernier verset de l’épître de saint Jude avant la doxologie finale : « Reprenez ceux qui sont jugés, sauvez-les en les retirant du feu, ayez pitié des autres dans la crainte, et en haïssant cette tunique souillée de la chair. »

Mardi de la Septuagésime

« Le Seigneur Dieu ayant donc formé de la terre tous les animaux terrestres et tous les oiseaux du ciel, il les amena devant Adam, afin qu’il vît comment il les appellerait. Et le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable. Adam appela tous les animaux d’un nom qui leur était propre, tant les oiseaux du ciel que les bêtes de la terre. »

(Fresque de Théophane le Grec, monastère Saint-Nicolas, Météores, 1527.)

Lundi de la Septuagésime

Chapelle Palatine, Palerme.

Hier commençait l’histoire de la création, de la chute et de la longue route vers le salut. Avec, aux matines, le récit des cinq premiers jours. Ce lundi c’est la création de l’homme. Nous avons même les deux récits de la création de l’homme. Celui du sixième jour : « Dieu créa donc l’homme à Son image ; Il le créa à l’image de Dieu, et Il les créa mâle et femelle. » Et celui qui figure ensuite dans le récit des « générations du ciel et de la terre », où se trouve la description du « paradis de volupté » (devenu « jardin d’Eden » dans les traductions modernes) : « Le Seigneur Dieu forma donc l’homme du limon de la terre ; Il souffla sur son visage un souffle de vie, et l’homme devint vivant et animé. »

La lecture se termine par l’évocation de la source mystérieuse qui jaillit du centre du paradis et se divise en quatre fleuves. Ils forment ainsi… une croix, et coulent vers les « limites » du paradis, qui ne peuvent être qu’un cercle, celui de l’horizon, et à l’image du ciel.

Un cercle avec une croix à l’intérieur. Et à la fin de la Bible, dans l’Apocalypse, il y aura la Jérusalem céleste qui descend du ciel. Qui est un gigantesque carré parfait (de 550 km de côté, ou 2.200 km, selon que l’on considère que la mesure donnée est celle du pourtour de la ville ou celle d’un côté).

La croix liquide du paradis est devenue le rempart solide de la ville : c’est la quadrature du cercle.

Et l’on passe des deux dimensions aux trois dimensions : l’Apocalypse précise que la hauteur de la ville est égale à sa longueur et à sa largeur : il s’agit donc d’un cube. La Jérusalem céleste fait passer le paradis de l’origine à une dimension supérieure.

Au milieu il y a une place, et au centre de cette place… l’arbre de vie, qui est curieusement « de part et d’autre » de l’unique fleuve, lequel sort du trône de Dieu et de l’Agneau, et ramène à l’Origine les quatre fleuves du paradis. Au centre de la Croix qui est sa dimension divine.