Samedi de la Passion

Evangéliaire du XIe siècle, Burney ms. 19, British Library.

L’évangile de ce jour anticipe sur les Rameaux, mais il contient beaucoup d’autres choses, et qui sont amenées de façon mystérieuse. Voilà des païens qui viennent adorer à Jérusalem. Ils sont encore païens, mais ils savent que c’est à Jérusalem qu’on adore le vrai Dieu. Ils s’approchent de Philippe, pour parler en grec à un apôtre qui a un nom grec. Ils disent à Philippe qu’ils veulent voir Jésus. Ce Jésus à qui Philippe demandera bientôt de lui montrer le Père, et à qui Jésus répondra : « Celui qui m’a vu a vu le Père. » Philippe les conduit à André, l’autre apôtre qui a un nom grec. Puis tous deux vont voir Jésus. Jésus paraît ne rien leur répondre à propos des païens qui veulent le voir. Comme s’il ignorait purement et simplement la demande. Mais le discours qu’il tient alors est l’annonce du salut proposé à tous les païens, par la Croix.

« Jésus leur répondit : L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. » La gloire, c’est la croix, comme le souligne fortement saint Cyrille d’Alexandrie dans son commentaire de saint Jean. La Croix est l’instrument de la manifestation de la gloire du Fils de l’homme, qui sera pleinement accomplie par la résurrection.

Et l’on remarque alors que ce propos renvoie à un propos tenu juste avant la Transfiguration, selon les trois synoptiques : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup (…) et qu’il ressuscite le troisième jour. »

Ensuite c’est encore plus net : « Celui qui aime sa vie, la perdra ; et celui qui hait sa vie dans ce monde, la conserve pour la vie éternelle. Si quelqu’un me sert, qu’il me suive ; et là où je suis, mon serviteur sera aussi. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. » Dans les synoptiques, avant la Transfiguration : « Qui voudrait sauver son âme la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » Et : « Si quelqu’un veut venir à ma suite (…) qu’il prenne sa croix et vienne à moi. »

Dans son évangile, saint Jean ne parle pas de la Transfiguration. Il ne parle pas non plus de l’Agonie au jardin des oliviers. C’est l’essentiel, mystique, de ces deux épisodes, qui est ici évoqué, comme l’avait remarqué Xavier Léon-Dufour (Etudes d’Evangile, cité dans Bible chrétienne II*).

Voici l’évocation du jardin des oliviers : « Maintenant, mon âme est troublée (…) Père, sauve-moi de cette heure. Mais c’est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifie ton Nom. » (« Mon âme est triste jusqu’à la mort (…) Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ; cependant, qu’il en soit non pas comme je veux, mais comme tu veux. »)

« Alors vint une voix du ciel… » Comme à la Transfiguration. Et aussi au baptême… chez les synoptiques.

La voix dit : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai ».

Par la Croix, comme le dit ensuite Jésus : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » Notamment ces Grecs qui veulent me voir…

Vendredi de la Passion

L’épître de ce jour, titrée du chapitre 17 de Jérémie, comporte trois phrases qui ont été reprises par la liturgie.

La première est devenue le capitule de l’heure de tierce au temps de la Passion :

Dómine, omnes, qui te derelínquunt, confundéntur : recedéntes a te in terra scribéntur : quóniam dereliquérunt venam aquárum vivéntium Dóminum.

Seigneur, tous ceux qui vous abandonnent seront confondus ; ceux qui se retirent de vous seront écrits sur la terre, parce qu’ils ont abandonné le Seigneur, la source des eaux vives.

La deuxième phrase est le capitule de tierce pendant l’année :

Sana me, Dómine, et sanábor : salvum me fac, et salvus ero : quóniam laus mea tu es.

Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri ; sauvez-moi, et je serai sauvé, car vous êtes ma louange.

La dernière phrase est le capitule de sexte au temps de la Passion :

Confundántur, qui me persequúntur, et non confúndar ego : páveant illi, et non páveam ego. Induc super eos diem afflictiónis, et dúplici contritióne cóntere eos, Dómine, Deus noster.

Que ceux qui me persécutent soient confondus, et que je ne sois pas confondu moi-même ; qu’ils aient peur, et que je n’aie pas peur ; faites venir sur eux le jour du malheur, et brisez-les d’un double brisement, ô Seigneur notre Dieu.

Cela fait à peu près les deux tiers du texte. Et dans ce qui reste il y a aussi une expression qui a été souvent commentée par les pères (notamment en relation avec des propos de saint Paul) : « et diem hóminis non desiderávi, tu scis » : Et moi je n’ai pas désiré le jour de l’homme, tu le sais.

Faisant fi des commentaires patristiques, et du fait que la Vulgate et la Septante sont en parfait accord, les Bibles modernes traduisent tout autre chose, qui est une banalité. De même les Bibles modernes, faisant fi des commentaires patristiques et de l’accord de la Vulgate et de la Septante, ne traduisent pas « seront écrits sur la terre » (dans la poussière, et non dans le Livre de Vie), mais là aussi une banalité.

Sur le massacre de la collecte de la messe de ce jour, typique du fait que la néo-liturgie est celle d’une néo-religion, voir ici.

Jeudi de la Passion

L’hymne des laudes au temps de la Passion, qui est la suite de celle des matines, toujours dans la traduction de Corneille, et chantée par les moines de Saint-Florian (Autriche).

Lustris sex qui jam peráctis,
Tempus implens córporis,
Se volénte, natus ad hoc,
Passióni déditus,
Agnus in Crucis levátur,
Immolándus stípite.

De la terre et du ciel ce monarque absolu,
Né, parce qu’il l’avait voulu,
Pour mourir en souffrant et payer notre crime,
Après qu’il eut laissé six lustres s’écouler,
Innocente et pure victime,
Permit qu’à sa justice on l’osât immoler.

Hic acétum, fel, arúndo,
Sputa, clavi, láncea
Mite corpus perforátur,
Sanguis, unda prófluit,
Terra, pontus, astra, mundus
Quo lavántur flúmine.

Le vinaigre, le fiel, le roseau, les crachats
Joignirent l’insulte au trépas ;
Un fer fit dans son flanc une large ouverture,
Il en sortit du sang, il en sortit de l’eau,
Et l’air, le ciel et la nature
Se trouvèrent lavés par ce fleuve nouveau.

Crux fidélis, inter omnes
Arbor una nóbilis,
Nulla silva talem profert
Fronde, flore, gérmine :
Dulce lignum, dulces clavos,
Dulce pondus sústinet.

Arbre noble entre tous, quelle forêt produit
Pareilles feuilles, fleurs ou fruit ?
Croix fidèle, à jamais digne de nos hommages,
Qu’a de charmes ton bois, que bénis sont les clous,
Que de douceurs ont les branchages
Qui pour notre salut portent un bois si doux !

Flecte ramos, arbor alta,
Tensa laxa víscera,
Et rigor lentéscat ille,
Quem dedit natívitas :
Ut supérni membra Regis
Miti tendas stípite.

Arbre heureux, arbre saint, abaisse tes rameaux,
Relâche en dépit des bourreaux
L’inflexibilité qui t’est si naturelle,
Et souffre que les bras du roi du firmament,
Qui souffre et meurt pour un rebelle,
Demeurent étendus un peu plus doucement.

Sola digna tu fuísti
Ferre sæcli prétium,
Atque portum præparáre
Nauta mundo náufrago,
Quem sacer cruor perúnxit,
Fusus Agni córpore

Tu portes, par le choix des ordres éternels,
Le rachat de tous les mortels,
Et prépares un port à leur commun naufrage :
Ils t’en firent seul digne, et le sang de l’Agneau
Laisse à ton bois un sacré gage
D’un triomphe aussi grand que ton destin est beau.

Glória et honor Deo
Usquequáque altíssimo,
Una Patri, Filióque,
Inclyto Paráclito :
Cui laus est et potéstas
Per ætérna sæcula. Amen

Gloire, puissance, honneur et louange au Très-Haut,
Au Fils, comme lui sans défaut,
A leur Esprit divin, ainsi qu’eux ineffable !
Gloire, louange, honneur à leur sainte unité,
A leur essence inconcevable,
Et durant tous les temps et dans l’éternité !

« Goûtez et voyez… »

Le chant de communion de la divine liturgie des dons présanctifiés (les mercredis et vendredis de carême), au monastère Saint-Daniel de Moscou :

Вкусите и видите, яко благ Господь. Аллилуиа, аллилуиа, аллилуиа.
Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon. Alléluia, alléluia, alléluia.

C’est un verset du psaume 33, lequel est intégralement récité après la communion dans la divine liturgie slavonne.

Mercredi de la Passion

L’hymne des matines, qui comme le Vexilla regis est de saint Venance Fortunat. Elle est en fait divisée en deux : la deuxième partie est l’hymne des laudes. La voici (avec la belle traduction de Corneille) par les chœurs de la cathédrale de Westminster, avec deux petites variantes, et surtout la dernière strophe n’est pas celle que l’on verra ci-dessous mais la première de l’hymne des laudes… Je suppose que c’est une facétie de la néo-liturgie. (Et l’illustration correspond évidemment à l’autre Pange lingua, celui de saint Thomas d’Aquin pour la Fête Dieu.)

Pange lingua gloriósi
Prælium certáminis,
Et super Crucis trophæum
Dic triúmphum nóbilem,
Qualiter Redémptor orbis
Immolátus vícerit.

Sers de pinceau, ma langue, et peins avec éclat
Ce noble et glorieux combat
Par qui la croix s’élève un trophée adorable :
Peins comme le sauveur de ce vaste univers
Par un amour incomparable
Se laissant immoler, triomphe des enfers.

De paréntis Protoplásti
Fraude Factor cóndolens,
Quando pomi noxiális
Mors(u) in mortem córruit,
Ipse lignum tunc notávit
Damna lign(i) ut sólveret.

Peins comme la bonté de son père éternel,
Dès que l’homme devint mortel,
Eut pitié de le voir perdu par une pomme ;
Fais voir comme dès lors son amoureux décret
Voulut que par un nouvel homme
Un arbre réparât ce qu’un arbre avait fait.

Hoc opus nostræ salútis
Ordo depopóscerat :
Multifórmis proditóris
Ars ut artem fálleret,
Et medélam ferret inde,
Hostis unde læserat.

Il cacha son dessein, et pour rusé que fût
L’ennemi de notre salut,
Ce trompeur fut trompé par la ruse céleste ;
Et quelques yeux qu’ouvrît ce lion infernal,
Sans que rien lui fût manifeste,
Le remède partit d’où procédait le mal.

Quando venit ergo sacri
Plenitúdo témporis,
Missus est ab arce Patris
Natus, orbis Cónditor ;
Atque ventre virgináli
Caro factus pródiit.

A peine est arrivé par le retour des ans
L’heureux moment du sacré temps,
Qu’un créateur de tout lui-même est créature,
Et que Dieu fait sortir ce Fils, ce bien-aimé,
De la virginale clôture
Où pour se faire chair il s’était enfermé.

Vagit infans inter arcta
Cónditus præsépia :
Membra pannis involúta
Virgo Mater álligat ;
Et manus, pedésqu(e), et crura
Stricta cingit fáscia.

Sur une vile crèche il pleure comme enfant,
Et son corps déjà triomphant
Se laisse envelopper à cette vierge mère :
Sous des langes chétifs on lui serre les bras,
Et pour finir notre misère,
De la misère même il se fait des appas.

Gloria et honor Deo
usquequaque altissimo,
una Patri, Filioque,
inclito Paraclito:
cui laus est et potestas
per æterna sæcula. Amen.

Gloire, puissance, honneur et louange au Très-Haut,
Au Fils, comme lui sans défaut,
A leur Esprit divin, ainsi qu’eux ineffable !
Gloire, louange, honneur à leur sainte unité,
A leur essence inconcevable,
Et durant tous les temps et dans l’éternité !