Mardi de la Passion

Tempus meum * nondum advénit, tempus autem vestrum semper est parátum.

Mon temps * n’est pas encore venu, mais votre temps est toujours prêt.

Vos ascéndite * ad diem festum hunc: ego autem non ascéndam, quia tempus meum nondum advénit.

Allez, vous, * à cette fête : pour moi, je n’y vais point, parce que mon temps n’est pas encore venu.

*

Les « antiennes directrices » du jour, comme les appelle dom Pius Parsch, au Benedictus (laudes) et au Magnificat (vêpres) reprennent deux propos du Christ dans l’évangile, aux versets 6 et 8 du chapitre 7 de saint Jean. La liturgie insiste sur « mon temps n’est pas encore venu » au point de modifier le texte de l’évangile pour que la répétition soit parfaite et donc frappante.

En fait Jésus dit la première fois « mon temps n’est pas encore venu », mais la deuxième fois il dit : « mon temps n’est pas encore accompli ». En latin impletum est, en grec πεπλήρωται (peplirotai).

L’insistance, qu’elle résulte de la répétition ou d’une inflexion particulière qui renforce le premier terme, montre que le temps du Christ (kairos) est bel et bien sur le point de venir, d’être accompli : ce sera la semaine prochaine.

Sur le plan musical, ces deux antiennes sont des récitatifs sans surprise, sauf deux particularités parallèles. Celle du Benedictus insiste sur « vestrum », lourdement : votre triste temps terrestre, votre temps pénible, est toujours prêt. Celle du Magnificat insiste sur « ego », l’auto-affirmation de la divinité, par une double note doublement longue, suivie d’un mélisme se terminant pas l’une des révérences qui illustrent habituellement le nom du Seigneur. C’est un écho de l’« Ego Sum », Je Suis, qui ponctue l’évangile de saint Jean.

Lundi de la Passion

Voici l’hymne des vêpres au temps de la Passion, évoqué hier, par les moines de Silos en 1959 (les trois premières strophes et la doxologie).

Vexílla Regis pródeunt :
Fulget Crucis mystérium,
Qua vita mortem pértulit,
Et morte vitam prótulit.

Les étendards du Roi s’avancent :
il resplendit le mystère de la Croix,
sur laquelle la Vie a souffert la mort,
et par la mort a produit la vie.

Quæ, vulneráta lánceæ
Mucróne diro, críminum
Ut nos laváret sórdibus,
Manávit unda et sánguine.

C’est là que, transpercé du fer
cruel d’une lance,
son côté épancha l’eau et le sang,
pour laver la souillure de nos crimes.

Impléta sunt quæ cóncinit
David fidéli cármine,
Dicéndo natiónibus :
Regnávit a ligno Deus.

Il s’est accompli, l’oracle de David
qui, dans un chant inspiré,
avait dit aux nations :
« Dieu régnera par le bois. »

Arbor decóra et fúlgida,
Ornáta Regis púrpura,
Elécta digno stípite
Tam sancta membra tángere.

Tu es beau, tu es éclatant,
arbre paré de la pourpre du Roi ;
noble tronc appelé à l’honneur
de toucher des membres si sacrés
.

Beáta, cuius bráchiis
Prétium pepéndit sǽculi,
Statéra facta córporis,
Tulítque prædam tártari.

Arbre bienheureux, dont les bras
ont porté la rançon du monde !
Tu es la balance où fut pesé ce corps,
et tu as enlevé à l’enfer sa proie.

O Crux, ave, spes única,
Hoc Passiónis témpore
Piis adáuge grátiam,
Reísque dele crímina.

Salut, ô Croix, unique espérance !
En ces jours de la Passion,
accrois la grâce chez les justes,
efface le crime des coupables.

Te summa Deus Trínitas,
Colláudet omnis spíritus:
Quos per Crucis mystérium
Salvas, rege per sæcula. Amen.

Dieu, Trinité suprême,
que tout esprit Vous célèbre ;
gouvernez sans fin ceux que Vous sauvez
par le mystère de la Croix. Amen.

Sainte Marie l’Egyptienne

Le cinquième dimanche de carême, la liturgie byzantine fait mémoire de sainte Marie l’Egyptienne, qui a par ailleurs sa fête le 1er avril, et se trouve au 2 avril dans le martyrologe romain. Marie l’Egyptienne est quasiment une personnification de la repentance, et on l’invoque à la fin de chaque ode du Grand Canon de saint André de Crète. (Le moine qui la découvrit dans le désert, lui donna la communion, puis l’ensevelit et écrivit sa vie – comme on le voit sur la vidéo – est saint Zosime, commémoré le 17 avril dans le calendrier byzantin et le 4 avril dans le martyrologe romain.)

Voici les stichères des vêpres de ce dimanche, par Thanasis Daskalothanasis.

Σὲ μὲν διεκώλυε, τῆς τῶν σεπτῶν ἐποπτείας, μολυσμῶν τῶν πρότερον, τὸ ἐπισυρόμενον μιαντήριον, ἡ δὲ σὴ αἴσθησις, καὶ τῶν σοὶ θεόφρον, πεπραγμένων ἡ συνείδησις, τὴν πρὸς τὰ κρείττονα, σοὶ ἐπιστροφὴν ἐνειργάσατο· εἰκόνι γὰρ προσβλέψασα, τῆς εὐλογημένης Θεόπαιδος, πάντων καταγνοῦσα, πταισμάτων σου πανεύφημε τῶν πρίν, ἐν παῤῥησίᾳ τὸ τίμιον, Ξύλον προσεκύνησας.

L’impureté où t’entraînaient jadis les souillures – t’empêchait de voir ce qui est saint – Mais le sens et la conscience de ce que tu avais fait – sage de Dieu, te ramenèrent vers le meilleur – Car tu as vu l’image de la servante bénie de Dieu – Elle t’a purifiée de toutes tes fautes d’autrefois – quand toute pieuse, en confiance tu as vénéré le bois précieux de la Croix.

Τόπους προσκυνήσασα, περιχαρῶς τοὺς ἁγίους, ἀρετῆς ἐφόδιον, σωτηριωδέστατον ἔνθεν εἴληφας, καὶ φαιδρῶς ἔδραμες, τὴν καλὴν πορείαν, καὶ τὸ ῥεῖθρον ἐκπεράσασα, τὸ Ἰορδάνειον, τὸ τοῦ Βαπτιστοῦ ἐνδιαίτημα, προθύμως κατεσκήνωσας, καὶ τὴν τῶν παθῶν ἀγριότητα· διὰ πολιτείας, ἡμέρωσας λεπτύνασα σαρκός, δι’ ἐγκρατείας ἀείμνηστε, Μῆτερ τὰ οἰδήματα.

Tu as visité en joie les lieux saints – tu as reçu le viatique salutaire de la vertu – et tu as pris soudain le chemin de la beauté – tu as passé les eaux du Jourdain – tu es allée vivre dans la demeure du Baptiste – Par ta vie tu as détruit la sauvagerie des passions – tu as librement affiné les enflures de la chair, Mère d’éternelle mémoire.

Ἔρημον οἰκήσασα, τῶν σῶν παθῶν τὰς εἰκόνας, εὐσεβῶς ἀπειλήψας, τὸ θεοειδέστατον ἐξεικόνισμα, ἐν ψυχῇ γράψασα, ἀρετῶν ἰδέαις, καὶ τοσοῦτον ὑπερέλαμψας, ὡς καὶ τοῖς ὕδασι, κούφως ἐπιβαίνειν τοῖς ἴχνεσι, καὶ γῆθεν ὑπεραίρεσθαι, ἐν ταῖς πρὸς Θεόν σου ἐντεύξεσι, καὶ νῦν παῤῥησίᾳ, πανένδοξε Μαρία τῷ Χριστῷ, παρισταμένη δυσώπησον, ὑπὲρ τῶν ψυχῶν ἡμῶν.

Tu es allée demeurer dans le désert – tu as effacé de l’âme les images de tes passions – tu as inscrit en toi la forme la plus divine des vertus, tu as tant brillé de lumière, Bienheureuse – que tu marchais légère sur les eaux – et que tu t’élevais de terre quand tu priais vers Dieu – Maintenant dans la liberté, toute glorieuse Marie, auprès du Christ, prie pour nos âmes.

Premier dimanche de la Passion

Nous voici au temps où va s’accomplir l’Epiphanie, la pleine manifestation du Dieu fait homme. Les mages avaient apporté en cadeau à l’Enfant de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Les voici en acte.

Celui qui va au Sacrifice est le Roi à qui revient l’or : dès les premières vêpres de ce temps l’hymne le chante : « Vexilla Regis prodeunt… » : les étendards du roi s’avancent. Ces étendards royaux, c’est la Croix. L’hymne fut composée en 569 par saint Venance Fortunat pour la procession de l’arrivée à Poitiers de la relique de la Sainte Croix donnée par l’empereur Justin II. Cet étendard est couvert du sang du Christ, il est « orné de la pourpre royale » (ornata regis purpura).

Le Christ est le grand prêtre qui n’entre pas dans le Saint des Saints une fois par an avec le sang des animaux offerts en sacrifice, mais une fois pour toutes avec son propre sang, car il s’offre lui-même en sacrifice, et c’est le seul sacrifice efficace : celui d’un homme qui est Dieu. A lui l’encens.

Ce Dieu qui se sacrifie pour les hommes qu’il aime est réellement et vraiment homme, il va réellement et vraiment mourir : à lui la myrrhe.

C’est une marche à la mort qui commence en ce jour. A la mort la plus cruelle et la plus infâme de l’homme le plus pur et le plus saint qu’ait jamais porté la terre. Pourtant c’est une fête que la liturgie nous annonce, discrètement, au début des matines, mais clairement, en reprenant librement le début du chapitre 23 du Lévitique, quand Dieu édicte à Moïse les fêtes qu’il faut célébrer :

℟. Isti sunt dies, quos observáre debétis tempóribus suis : * Quartadécima die ad vésperum Pascha Dómini est : et in quintadécima solemnitátem celebrábitis altíssimo Dómino.
℣. Locútus est Dóminus ad Móysen, dicens: Lóquere fíliis Israël, et dices ad eos.
℟. Quartadécima die ad vésperum Pascha Dómini est : et in quintadécima solemnitátem celebrábitis altíssimo Dómino.

Voici les jours de fête que vous observerez en leurs temps : au quatorzième jour du premier mois, vers le soir, est la Pâque du Seigneur, et au quinzième jour vous célébrerez une solennité en l’honneur du Dieu très-haut.

La fête de la Pâque, c’est l’immolation de l’Agneau et la libération de l’esclavage de l’Egypte – du péché ; c’est le passage de la mer Rouge – le baptême dans le sang du Christ en Croix. Il faut que ce sang coule pour que la libération ait lieu. Et au quinzième jour le grand prêtre et grand roi crucifié ressuscitera pour libérer les captifs et les introduire dans son royaume.

L’Acathiste à Athènes

Le chant intégral de l’Acathiste en l’église de l’Ascension d’Athènes, hier soir (dans sa langue originelle). L’Acathiste proprement dit commence à 11’28. Il est émouvant d’entendre à 1h34 la foule chanter le kondakion « Invincible chef d’armée ». Car l’église est pleine. Je soupçonne que certains sont là pour entendre un concert gratuit de Nicodème Kabarnos (par exemple à partir de 29’27, ou dans un autre registre à 37’12, ou à 52′), et ils ne sont pas déçus, mais même ceux-là sont debout (a-cathiste) depuis plus d’une heure et demie. Et cela se termine à 1h47 par le chant magnifique du tropaire « L’Ange Gabriel », par les chantres et les fidèles.

Τὴ ὑπερμάχω στρατηγῶ τὰ νικητήρια, ὡς λυτρωθεῖσα τῶν δεινῶν, εὐχαριστήρια, ἀναγράφω σοὶ ἡ Πόλις σου, Θεοτόκε, ἀλλ’ ὦς ἔχουσα τὸ κράτος ἀπροσμάχητον, ἐκ παντοίων μὲ κινδύνων ἐλευθέρωσον ἵνα κράζω σοί, Χαῖρε, Νύμφη ἀνύμφευτε.

Invincible chef d’armée, à toi les accents de victoire ! Libérée du danger, ta ville, ô Mère de Dieu, t’offre des hymnes de reconnaissance. Toi dont la puissance est irrésistible, de tout péril délivre-moi, pour que nous puissions t’acclamer : Salut à Toi, Epouse sans époux !

Τὴν ὡραιότητα, τῆς παρθενίας σου, καὶ τὸ ὑπέρλαμπρον, τὸ τῆς ἁγνείας σου, ὁ Γαβριὴλ καταπλαγείς, ἐβόα σοι Θεοτόκε. Ποῖόν σοι ἐγκώμιον,προσαγάγω ἐπάξιον, τί δὲ ὀνομάσω σε; ἀπορῶ καὶ ἐξίσταμαι· διὸ ὡς προσετάγην βοῶ σοι· Χαῖρε ἡ Κεχαριτωμένη.

L’ange Gabriel, stupéfait de ta virginité et de l’éclat de ta pureté, s’écria vers toi : Ô Mère de Dieu, quelle digne louange puis-je t’offrir ? Comment puis-je t’appeler ? Je suis embarrassé et consterné. C’est pourquoi, fidèle à l’ordre que j’ai reçu, je te crie : Salut, pleine de grâce.