Saints Corneille et Cyprien

On lira ci-dessous la dernière lettre de saint Cyprien, évêque de Carthage, à saint Corneille, pape de Rome. Il y est question des lapsi et de Novatien. Ce dernier était un prêtre de Rome réputé pour sa doctrine et qui était sûr d’être élu pape. Mais ce fut Corneille, car Novatien était jugé trop intransigeant : il refusait que les chrétiens qui avaient abjuré pendant la persécution de Dèce (les lapsi) puissent être de nouveau accueillis dans l’Eglise, alors que pour Corneille et ses soutiens, dont Cyprien, les lapsi pouvaient réintégrer l’Eglise après avoir fait pénitence. Novatien fomenta un schisme, et fut excommunié par un synode de 60 évêques.

CYPRIEN A CORNEILLE SON FRERE, SALUT.

Nous avons reçu, frère très cher, les glorieux témoignages de votre foi, de votre courage, et votre belle confession nous a donné tant de joie que nous nous considérons comme participant à vos mérites et à votre gloire. Comme il n’y a entre nous qu’une Église, qu’une âme et qu’un cœur, quel évêque ne se réjouirait de la gloire d’un autre évêque comme d’une gloire propre à lui-même, et quel est le groupe de frères qui ne serait heureux de voir des frères dans la joie ? On ne saurait dire toute l’allégresse, toute la satisfaction qui s’est manifestée ici, quand nous avons appris ces heureuses nouvelles de votre courage ; quand nous avons su que vous avez servi de chef aux frères dans la confession, mais aussi que la confession du chef a été rehaussée par la conformité de sentiment des frères. Ainsi en marchant à la gloire le premier, vous avez eu beaucoup de compagnons de gloire ; vous avez décidé les fidèles à être confesseurs, en vous montrant prêt, le premier, à confesser pour tous. Nous ne savons que louer le plus en vous, ou bien votre foi prompte et ferme, ou bien cette affection des frères qui ne permet pas de séparation. Le courage de l’évêque marchant le premier s’est montré publiquement, l’union des frères suivant l’évêque s’est affirmée de même. Il n’y a eu chez vous qu’un cœur et qu’une voix, et toute l’Église de Rome a confessé Jésus Christ.

On a vu briller, frère très cher, cette foi dont le bienheureux Apôtre vous a fait honneur. Le courage glorieux d’aujourd’hui et cette fermeté de résolution, il les voyait d’avance en esprit, et louant l’avenir en célébrant vos belles actions, il n’exaltait les pères que pour encourager les fils. En étant unis, en étant forts, vous avez donné aux autres frères de grands exemples de force et d’union. Vous avez montré qu’il faut avoir très vive la crainte de Dieu et s’attacher fermement au Christ, que le peuple doit se tenir avec les évêques dans le péril, que les frères ne doivent point se séparer des frères dans la persécution, que ceux qui sont unis ne peuvent être vaincus ; que le Dieu de paix accorde aux pacifiques ce qu’ils lui demandent tous ensemble. L’ennemi s’était élancé, menaçant, violent, pour jeter le trouble dans le camp du Christ. Mais il a été repoussé aussi vigoureusement qu’il avait attaqué, et il a rencontré autant de courage et de résistance qu’il apportait de menaces et de terreur. Il avait cru pouvoir encore procéder comme il a coutume de faire contre les serviteurs de Dieu, et les renverser d’un coup de surprise, comme de jeunes recrues sans expérience, qui auraient été mal préparées à son attaque et insuffisamment sur leurs gardes. S’attaquant d’abord à un en particulier, il avait essayé de faire ce que fait le loup qui cherche à séparer une brebis du troupeau, l’épervier qui écarte une colombe de la volée. N’étant pas assez fort contre tous ensemble, il cherche à surprendre des individus isolés. Mais vigoureusement repoussé par la foi d’une armée unie, il s’aperçut que les soldats du Christ veillaient, sur leurs gardes maintenant, et qu’ils étaient debout en armes pour le combat, qu’ils ne pouvaient être vaincus, mais que s’il s’agissait de mourir ils le pouvaient, que ce qui les rend invincibles, c’est précisément qu’ils ne craignent pas de mourir. Ils virent qu’ils ne rendent point coup pour coup à ceux qui les attaquent, puisqu’il n’est point permis à des innocents de tuer même des coupables, mais qu’ils sont tout disposés à donner leur sang et leur vie, afin que, quittant un monde où va se développant tant de cruauté et de méchanceté, ils s’éloignent plus promptement des méchants et des cruels. Quel glorieux spectacle aux Yeux de Dieu sous les Regards du Christ ! Quelle joie pour son Église, quand on vit qu’au combat présenté par l’ennemi, ce n’étaient pas les soldats un à un qui marchaient, mais le camp tout entier. Tous en effet, sans aucun doute, seraient venus, s’ils avaient su, puisque chacun de ceux qui ont su est accouru en tout hâte. Que de lapsi y ont trouvé l’occasion de se relever par une confession glorieuse ! Ils se sont redressés courageusement, et le sentiment même du regret de leur faute les a rendus plus courageux. Ainsi, il apparaît que jadis ils ont été surpris, que la nouveauté de l’attaque et l’inaccoutumance les a déconcertés et épouvantés, qu’ils se sont repris ensuite, que la crainte de Dieu les a ramenés à une foi sincère, et leur a rendu leurs forces, les armant d’une constance, d’une énergie à toute épreuve et qu’enfin maintenant ils ne sollicitent plus le pardon d’une faute, mais aspirent à la couronne du martyre.

Que fait là-dessus Novatien, frère très cher ? Renonce-t-il à son erreur ? ou bien, comme c’est la coutume des insensés, nos bonheurs et nos succès ne le rendent-ils pas plus furieux ? L’éclat plus grand dont jouissent ici la charité et la foi ne fait-il pas croître là dans la même mesure la folie des querelles et de la jalousie ? Il ne soigne pas sa blessure, le malheureux, mais il se blesse lui-même et les siens plus grièvement ; il fait entendre les éclats de sa voix pour la perte des frères, et lance les traits empoisonnés de sa faconde, plutôt buté par la perversité d’une philosophie profane qu’adouci par la sagesse du Seigneur, déserteur de l’Église, ennemi de la miséricorde, meurtrier du repentir, docteur de l’orgueil, corrupteur de la vérité, destructeur de la charité. Sait-il maintenant reconnaître quel est l’évêque de Dieu, quelle est l’Église et la maison du Christ, quels sont les serviteurs de Dieu que le diable tourmente, quels sont les chrétiens que l’antichrist attaque ? L’adversaire du Seigneur ne cherche pas ceux qu’il a déjà soumis ; il ne se montre pas impatient de renverser ceux qu’il a fait siens. Hostile à l’Église, en guerre avec elle, ceux qu’il en a éloignés, et conduits dehors, sont comme des captifs et des vaincus qu’il dédaigne et laisse de côté. Ceux qu’il ne cesse d’inquiéter sont ceux en qui il voit que le Christ habite.

D’ailleurs quand même, parmi ceux-là l’un ou l’autre viendrait à être arrêté, il n’aurait pas à s’en applaudir, comme s’il avait confessé le Nom du Christ ; il est trop clair que, quand des gens de cette sorte sont mis à mort hors de l’Église, ce n’est pas là récompense de foi, mais châtiment d’infidélité ; et que ceux-là n’habitent pas parmi les frères unis dans la maison de Dieu, qu’une fureur de discorde, ainsi qu’on l’a vu, a éloignés de la divine maison de la paix.

Nous vous exhortons autant que nous pouvons, frère très cher, au nom de l’affection mutuelle qui nous unit, puisque la divine Providence nous prévient et que les salutaires avis de la divine Bonté nous avertissent de l’approche du jour où il faudra lutter, à persévérer dans les jeûnes, les veilles, les prières, avec tout le peuple chrétien. Ne cessons de gémir et de prier. Voilà en effet pour nous les armes célestes qui nous permettent de rester debout, et de tenir ; voilà les défenses spirituelles, et les armures divines qui nous protègent. Pensons l’un à l’autre, dans l’union des cœurs et des âmes ; prions chacun de notre côté l’un pour l’autre ; dans les moments de persécution et les difficultés, soutenons-nous par une charité réciproque, et si à l’un de nous Dieu fait la grâce de mourir bientôt et de précéder l’autre, que notre amitié continue auprès du Seigneur, que la prière pour nos frères et nos sœurs ne cesse pas de s’adresser à la Miséricorde du Père. Je souhaite, frère très cher, que vous vous portiez toujours bien.


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