Comment l’Eglise orthodoxe d’Ukraine et l’Eglise grecque-catholique ukrainienne transforment les auteurs des massacres de Volhynie en héros

Ceci est le titre d’une étude publiée (en russe, en ukrainien, en anglais et en grec) sur le site de l’Association des journalistes orthodoxes ukrainiens (membres de l’authentique Eglise orthodoxe ukrainienne), par l’un d’eux, Cyrille Aleksandrov. Ce texte est véritablement important pour comprendre la mythologie des nationalistes ukrainiens, et pour comprendre qu’elle n’est pas partagée par tous les Ukrainiens.

Rappelons en prélude (puisque certains continuent de prétendre que Bandera n’avait rien à voir avec les nazis) que Stepan Bandera avait fait allégeance au régime nazi à Cracovie le 19 avril 1940, apportant en cadeau 38 cloches volées dans les églises pour les fonderies allemandes, que l’année suivante il reçut 2,5 millions de marks pour constituer son armée, qu’au congrès de l’OUN en avril 1941 à Cracovie, il fut décidé que la salutation des membres de l’OUN était le bras tendu à droite juste au-dessus de la tête en disant : « Gloire à l’Ukraine », la réponse étant : « Gloire aux héros », et que le troisième point de sa Déclaration d’indépendance de l’Ukraine disait : « L’État ukrainien restauré travaillera sous l’appui de la Grande Allemagne national-socialiste qui, sous Adolf Hitler, crée un nouvel ordre en Europe et dans le monde. »

Deux instances religieuses qui revendiquent un rôle particulier dans la vie de l’État ukrainien s’emploient activement à glorifier des personnalités associées à la mort de milliers de civils. Comment en est-on arrivé là, et pourquoi agissent-elles ainsi ?

Le 26 mai 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a décerné au Centre d’opérations spéciales autonome « Nord » des Forces d’opérations spéciales ukrainiennes le titre honorifique « Nommé en l’honneur des héros de l’UPA ». Le décret présidentiel décrivait cette initiative comme s’inscrivant dans le cadre des efforts visant à « rétablir les traditions historiques de l’armée nationale ».

Cette décision a provoqué une vive réaction en Pologne, où nombreux sont ceux qui n’ont pas tardé à rappeler que les unités de l’OUN-UPA avaient participé au massacre de dizaines de milliers de civils polonais.

La riposte ne s’est pas fait attendre. Le président polonais a retiré à Zelensky une décoration d’État en raison de la glorification de l’UPA, le ministre de la Défense a déclaré que l’Ukraine n’adhérerait pas à l’UE « avec Bandera », et des membres du Parlement européen ont établi un lien entre la question des massacres de Volhynie et l’intégration européenne de l’Ukraine.

Rien de tout cela n’était une surprise. Depuis de nombreuses années, les autorités ukrainiennes promeuvent un discours présentant comme des héros des personnes associées au génocide et au nettoyage ethnique, érigeant en culte des figures historiques qui ont versé le sang. Lorsque des responsables politiques agissent ainsi, on peut au moins en comprendre la logique. Le pouvoir politique recherche souvent des symboles, des mythes et des récits historiques chargés d’émotion.

Ce qui est bien plus difficile à expliquer, c’est le rôle actif joué dans ce processus par deux organisations religieuses : l’Église grecque-catholique d’Ukraine (EGCU) et l’Église orthodoxe d’Ukraine (EOU). Loin de prendre leurs distances par rapport à ce culte, elles ont contribué à le légitimer. Plus encore, elles lui ont conféré une aura religieuse et, parfois, un statut proche du sacré.

EOU : « Nous sommes fiers d’être appelés bandéristes »

Dès 2016, le « métropolite » Mykhailo Zinkevych de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev (EOU-PK) a déclaré dans un sermon prononcé à la suite de la consécration d’une église dans la région de Vovchak que les insurgés de l’UPA étaient « des personnes menant une vie sainte », ajoutant qu’« aujourd’hui, nous avons montré notre amour pour les combattants de l’UPA en construisant une église en leur honneur, en lui donnant leur nom et en les incluant parmi les saints – parmi tous les saints de la terre ukrainienne ».

En avril 2019, le site officiel de l’EOU a publié les propos tenus par Serge (Epiphane) Doumenko à l’Université nationale agraire de Lviv. Le chef de l’EOU a décrit Stepan Bandera comme « un génie de l’esprit national ukrainien et de la construction de la nation » et a déclaré : « Quand les gens nous traitent de banderistes, nous en sommes fiers. <…> Pour certains, ce terme est une insulte, mais pour nous, c’est un honneur. »

Il ne s’agissait pas là de l’opinion personnelle d’un simple « prêtre ». C’était une déclaration faite par le chef d’une organisation religieuse qui se qualifie d’Église locale d’Ukraine et prétend servir de pilier spirituel de l’État ukrainien. Son dirigeant refuse non seulement de se distancier de l’identité « banderiste », mais il l’assume ouvertement et la présente comme un signe d’honneur.

Cette rhétorique est rapidement passée des discours aux pratiques liturgiques et commémoratives.

La même année, lors d’une visite dans la région de Ternopil, Serge Doumenko a « consacré » une croix commémorative dédiée aux combattants de l’UPA.

En 2021, des « prêtres » de l’EOU à Ivano-Frankivsk ont enregistré une vidéo dans laquelle ils interprétaient pour la première fois la chanson « Batko Nach Bandera » (« Notre Père Bandera »).

Dans les organisations qui se disent chrétiennes, les mots « Notre Père… » s’adressent à Dieu. « Notre Père Bandera » représente un défi direct à la vision chrétienne du monde. Pour un flash mob frôlant le blasphème, les « prêtres » auraient dû recevoir au moins une réprimande. Au lieu de cela, le chef de l’EOU, Serge Doumenko, l’a personnellement approuvée, affirmant que cette chanson était devenue une sorte d’hymne pour les Ukrainiens défendant « leur terre ukrainienne donnée par Dieu ».

La même année, Epiphane a signé un protocole de coopération avec un groupe de jeunes banderistes.

Toujours en 2021, l’« archevêque » Nestor Pysyk de Ternopil et Kremenets a célébré un service commémoratif en l’honneur des combattants de l’UPA dont les dépouilles avaient été découvertes près du village de Velyki Zahaitsi et ré-inhumées « selon le rite chrétien ». Il ne s’agissait pas simplement d’un service de prière. C’était un événement commémoratif de grande envergure auquel participaient des membres des Forces armées ukrainiennes, des responsables gouvernementaux et des participants à des reconstitutions historiques militaires. L’accent était moins mis sur la prière pour le pardon des péchés que sur la célébration des « héros ».

Ce n’était pas non plus un épisode isolé dans la carrière de Pysyk. Avant même la création de l’Église orthodoxe d’Ukraine (EOU), en septembre 2018, il avait « consacré » une chapelle et une tombe symbolique restaurée dédiée aux « 48 héros » de l’UPA dans le village de Zymne, la décrivant comme un lieu de prière pour les « combattants de la liberté de l’Ukraine ». Son éparchie comprend le site d’Antonivtsi – anciennement le quartier général du district militaire « Volyn-Sud » de l’UPA, aujourd’hui transformé en camp-musée de l’UPA. Les anniversaires de la fondation de l’UPA y sont régulièrement commémorés avec la participation de Pysyk lui-même, du « clergé » de l’EOU, de responsables locaux et de membres de l’organisation de jeunesse Plast.

En 2022, près de Potchaïev, il a présidé la cérémonie de réinhumation des dépouilles de dix combattants de l’UPA qui, comme l’indiquait le rapport de l’éparchie de Ternopil, ont été inhumés en tant que « véritables héros… avec tous les honneurs et selon les rites chrétiens ».

Le 18 juin 2023, le culte des « héros de l’UPA » a atteint un nouveau sommet. Lors d’une visite dans un monastère de l’Église orthodoxe d’Ukraine situé au sein du complexe commémoratif des « Tombes cosaques », Serge Doumenko a « consacré » une icône représentant Stepan Bandera, Roman Choukhevytch et Yevhen Konovalets. L’icône porte le titre « Les armes à la main et Dieu dans le cœur ». Le fait que ces personnages apparaissent aux côtés de cosaques, de combattants de l’UPA et de militaires ukrainiens contemporains ne change en rien la nature de ce qui se passe. Un mouvement nationaliste associé au massacre de civils est ainsi transposé dans le domaine de la vénération des icônes et du symbolisme ecclésiastique.

Il existe également un exemple moins flagrant, mais néanmoins très révélateur, de la manière dont le culte de Bandera s’est infiltré dans la culture publique de l’Église.

Le 1er octobre 2024, jour de la fête de la Protection de la Mère de Dieu selon le nouveau calendrier, Serge Doumenko a célébré la messe vêtu de parements dont les ornements reproduisaient une chemise brodée autrefois portée par Stepan Bandera. Ce motif avait été reconstitué à partir d’une photographie historique, puis commercialisé sous le nom de « Banderivka ».

Une autre preuve de la profondeur avec laquelle le culte des « héros de l’UPA » a imprégné la mentalité du « clergé » de l’EOU est illustrée par le cas de l’aumônier Basile Fedorenko, à qui Zelensky a décerné la médaille *Pour le service militaire envers l’Ukraine* lors de la Journée de la Constitution, le 28 juin 2026. Dans son discours de remerciement, Fedorenko a décrit la ligne de front de la guerre actuelle comme « la ligne de notre résurrection » et a conclu en citant Roman Shukhevych : « Nous ne devons pas craindre la mort, car nous avons déjà gagné il y a longtemps… grâce à notre volonté de mourir pour l’Ukraine ! Gloire à l’Ukraine, gloire à la chevalerie ukrainienne ! »

Un chrétien ne craint pas la mort parce que le Christ a vaincu la mort – et pour aucune autre raison. Or, ici, c’est un culte différent qui occupe le devant de la scène.

Il est significatif que le culte de l’UPA soit également devenu une plateforme d’action commune entre l’EOU et l’EGCU. En 2024, Nestor Pysyk a célébré un service commémoratif en l’honneur des combattants de l’UPA tombés au combat à Panasivka, en compagnie de membres du clergé des deux confessions. Les canons de l’Église interdisent strictement une telle concélébration, mais l’EOU et l’EGCU ont mis ces interdictions de côté au nom de leur culte commun des « héros de l’UPA ».

L’Eglise grecque-catholique : Bandera, les aumôniers de l’UPA et la mémoire ecclésiale du nationalisme

Contrairement à l’EOU, créée il y a un peu plus de sept ans, l’EGCU fait remonter son histoire à 1596 et a été directement impliquée dans bon nombre des événements aujourd’hui présentés comme « héroïques ».

L’Église a joué un rôle significatif dans l’émergence même de l’UPA. De nombreux membres du mouvement, des combattants de base à ses dirigeants, étaient des grecs-catholiques. De ce fait, l’EGCU possède une tradition bien plus ancienne de glorification et de sacralisation de l’UPA.

Le 17 octobre 2009, une cérémonie commémorative solennelle a eu lieu sur la tombe de Stepan Bandera à Munich pour marquer le cinquantième anniversaire de sa mort. Dans le communiqué officiel, Bandera était décrit comme le « chef de la nation ukrainienne ». La cérémonie fut présidée par Mgr Petro Kryk, exarque apostolique des catholiques ukrainiens de rite byzantin en Allemagne et en Scandinavie, en collaboration avec des membres du clergé de l’EGCU et de l’EOU-PK.

Dix ans plus tard, en 2019, Mgr Bohdan Manyshyn, évêque auxiliaire de l’éparchie de Stryi de l’EGCU, a béni le domaine-musée de la famille Bandera, récemment rénové. Cet événement s’est déroulé dans le cadre de l’« Année de Stepan Bandera » et des célébrations de la Journée des défenseurs de l’Ukraine. Dans son homélie, Mgr Manyshyn a déclaré que ce domaine n’appartenait pas seulement à la famille Bandera, mais à toute l’Ukraine, car c’est là que s’était forgé « l’esprit patriotique du chef de la nation ukrainienne ».

La même année, une cérémonie commémorative solennelle s’est tenue devant un monument dédié à Bandera, en présence de l’archevêque Volodymyr Viitychyn de l’EGCU, ainsi que d’étudiants et de professeurs du séminaire théologique de l’EGCU d’Ivano-Frankivsk. Dans l’homélie, Bandera a été décrit comme « un héros de l’Ukraine » et « un modèle à suivre ».

Toujours en 2019, l’évêque Basile Ivasiouk de Kolomyia, de l’EGCU, a béni le musée-propriété de la famille Choukhevytch à Tychkivtsi. Le communiqué officiel qualifiait Roman Choukhevytch de « figure légendaire de la lutte de libération nationale du XXe siècle ».

En 2021, le Synode de l’UGCC a publié un article élogieux intitulé « Confesseurs de la foi : le père Basile Chevtchouk – prêtre de l’UPA et enseigne “Kadilo” », dans lequel Chevtchouk était décrit comme l’un des « aumôniers les plus dévoués de l’UPA ».

En octobre 2022, une cérémonie de prière marquant la Journée des défenseurs de l’Ukraine et le 80e anniversaire de la fondation de l’UPA s’est tenue à la cathédrale de la Sainte-Sagesse de l’EGCU à Rome. Parmi les personnes présentes figuraient Oleksandr Yarema, secrétaire d’État du Conseil des ministres de l’Ukraine, et Andrii Yourach, ambassadeur de l’Ukraine auprès du Saint-Siège. Cet événement a illustré clairement l’étroite collaboration entre l’État ukrainien et l’EGCU pour rendre hommage aux « héros de l’UPA ».

En octobre 2024, l’évêque de l’EGCU Petro Holinei et le clergé local ont béni un « Monument à la gloire des insurgés » dans la région de Kosiv. Le reportage qui accompagnait l’événement décrivait le village de Kosmatch comme la « capitale du banderisme », tout en affirmant que le monument « souligne encore davantage la gloire immortelle de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne ». À l’issue de la bénédiction, Holinei a déclaré : « Aujourd’hui, nous ne pleurons pas. Nous célébrons le souvenir des moments glorieux du combat… »

En décembre 2024, le Département de l’aumônerie militaire de l’EGCU et son centre de pèlerinage ont organisé un pèlerinage à destination de divers sanctuaires à travers l’Europe pour les familles des soldats ukrainiens tombés au combat. Parmi ces « sanctuaires » figurait la tombe de Stepan Bandera, où des prières ont été dites « pour tous les guerriers tombés au combat qui ont donné leur vie pour la liberté de l’Ukraine ».

L’EGCU abrite également des représentations iconographiques de Bandera. On peut citer par exemple une fresque de la cathédrale de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu à Ternopil, église cathédrale de l’EGCU.

Enfin, en mai 2026, l’Ukraine a organisé une cérémonie d’inhumation d’État pour Andriy Melnyk, chef de l’OUN, et son épouse Sofia. Pendant plusieurs jours, leurs dépouilles ont reposé dans la cathédrale patriarcale de l’EGCU à Kiev, où les évêques et le clergé de l’EGCU ont célébré les rites funéraires avant que le couple ne soit réinhumé au cimetière national militaire commémoratif. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et d’autres hauts responsables gouvernementaux ont assisté à la cérémonie. Au cimetière, l’évêque de l’EGCU Yosyp Milan et l’« archevêque » de l’EOU Yevstratiy Zoria, accompagnés du clergé des deux Églises, ont célébré un office de prière commun.

Les paroles prononcées par Yosyp Milan lors de l’inhumation ont été particulièrement révélatrices : « Ce moment n’est pas simplement un acte de réinhumation. Ce n’est pas seulement le retour des dépouilles ; c’est le retour du sens. Cela nous rappelle, à nous les vivants, qu’un État ne peut se construire sans mémoire, qu’une nation ne peut subsister sans unité, et que la liberté n’a pas d’avenir sans fondement moral. »

En d’autres termes, les fondements de l’avenir de l’Ukraine reposent sur la vénération d’individus associés au massacre de civils et à la collaboration avec le régime nazi.

Où s’arrête la prière et où commence le culte ?

À ce stade, il convient d’établir une distinction importante entre prier pour les défunts et les glorifier, les héroïser ou ériger un culte autour d’eux.

Lorsqu’ils sont critiqués, les représentants de l’Église grecque-catholique ukrainienne et de l’Église orthodoxe d’Ukraine répondent généralement qu’ils ne font que suivre la pratique chrétienne consistant à prier pour ceux qui ont quitté cette vie. Et c’est vrai : l’Église prie pour tout le monde. Mais la prière et le culte ne sont pas la même chose.

La prière s’adresse à Dieu. Un culte s’adresse à une personne et à la société.

Dans la prière, nous demandons au Seigneur de pardonner les péchés. Dans un culte, nous transformons une personne en modèle à imiter et nous lui conférons un statut quasi sacré.

La prière est un acte de miséricorde envers les défunts. Un culte est un acte de violence contre la mémoire de victimes innocentes.

C’est précisément ce type de culte que l’Église grecque-catholique ukrainienne et l’Église orthodoxe d’Ukraine s’emploient à ériger. Des personnalités qui sont, pour employer un euphémisme, très controversées sur le plan historique et profondément problématiques sur le plan moral sont présentées comme des « héros », des « combattants de la liberté », des « leaders de la nation », des « chevaliers » et des « guerriers de la lumière ». Leur mémoire est sanctifiée par des offices solennels, l’iconographie et des événements commémoratifs largement médiatisés.

Lorsqu’un responsable ecclésiastique qualifie publiquement Bandera de « génie de l’esprit national », lorsqu’un évêque bénit le musée familial de ce dernier et parle de lui comme du « chef de la nation ukrainienne », lorsque l’on dit aux séminaristes, après un office commémoratif, qu’il est un modèle à suivre, et lorsque les dirigeants de l’UPA apparaissent sur des icônes aux côtés de la Très Sainte Théotokos, il ne s’agit plus d’une prière pour le pardon des péchés. Il s’agit de la sacralisation d’un mythe national.

Tout aussi révélateur est ce que l’on n’entend pas dans les déclarations des représentants de l’EOU et de l’EGCU. Il n’y a aucun appel à la repentance devant les victimes. Il n’y a aucune reconnaissance des atrocités commises contre des civils. Aucun appel au pardon adressé aux familles polonaises. Aucune tentative de réconcilier la mémoire historique ukrainienne avec la mémoire des Polonais assassinés.

Au lieu de cela, on n’entend parler que de « héros », de « dirigeants » et de la « gloire immortelle de l’UPA ».

Les victimes des « héros de l’UPA » ne peuvent rester silencieuses

L’OUN et l’UPA peuvent être évaluées de différentes manières en tant que phénomènes historiques. On peut parler de résistance au régime soviétique, de la tragédie du peuple ukrainien, ou du conflit brutal et multiforme qui a ravagé les terres de l’Ukraine occidentale.

L’histoire du XXe siècle a été extraordinairement complexe et sanglante. Mais la lutte pour l’indépendance n’efface pas les faits historiques : la collaboration avec les nazis, le massacre de civils, la destruction de villages et les pogroms antisémites.

Rien de tout cela ne peut être sanctifié.

Rien de tout cela ne peut être justifié.

Ni par la résistance antisoviétique. Ni par des raisons d’État. Ni par des appels à la justice historique.

Prenons un seul exemple.

Le 11 juillet 1943, des unités de l’UPA ont lancé des attaques coordonnées contre quatre-vingt-dix-neuf villages polonais de Volhynie et ont tué environ 8.000 Polonais, pour la plupart des femmes, des enfants et des personnes âgées. Au total, environ 100.000 Polonais ont été tués par les forces de l’OUN-B et de l’UPA entre 1943 et 1945. L’Institut polonais de la mémoire nationale qualifie ces événements de génocide.

En juin 2026, le président polonais Karol Nawrocki, en annonçant la révocation de l’Ordre de l’Aigle blanc décerné à Volodymyr Zelensky, a souligné que cette décision n’était pas dirigée contre le peuple ukrainien et ne modifiait en rien le soutien stratégique de la Pologne à l’Ukraine. Dans le même temps, il a insisté sur le fait que le fait de donner à une unité militaire ukrainienne le nom des « Héros de l’UPA » dépassait largement le cadre des affaires intérieures de l’Ukraine.

Israël a également réagi. En décembre 2018 déjà, l’ambassadeur d’Israël en Ukraine, Joel Lion, avait vivement critiqué la décision du Conseil régional de Lviv de déclarer 2019 « Année Stepan Bandera ». Il s’était dit « choqué » et avait demandé en quoi le fait d’honorer des personnes liées à des crimes antisémites pouvait contribuer à lutter contre l’antisémitisme et la xénophobie.

En janvier 2020, les ambassadeurs d’Israël et de Pologne, Joel Lion et Bartosz Cichocki, ont publié une déclaration commune condamnant la politique mémorielle de l’Ukraine. Ils ont qualifié l’hommage rendu à Stepan Bandera et Andriy Melnyk d’« insulte » à la mémoire des « frères et sœurs innocents » assassinés sur des territoires qui appartiennent aujourd’hui à l’Ukraine.

En 2022, l’ambassade d’Israël a condamné une marche nationaliste en l’honneur de Bandera, déclarant, dans une citation reprise par le Parlement juif européen : « Toute tentative de glorifier ceux qui ont soutenu l’idéologie nazie profane la mémoire des victimes de l’Holocauste en Ukraine. » Les diplomates n’ont d’ailleurs pas été les seuls à réagir.

En 2019, après l’érection d’un monument à la mémoire de Roman Shukhevych à Ivano-Frankivsk, le Congrès juif mondial a appelé l’Ukraine à cesser de glorifier de telles figures. L’organisation a déclaré qu’il était profondément troublant que des individus ayant promu un programme nazi et participé au meurtre de Juifs soient désormais célébrés comme des héros.

Puis, en mai 2026, le ministère israélien des Affaires étrangères a réagi à la réinhumation officielle d’Andriy Melnyk, exprimant ses regrets face à une cérémonie officielle rendant hommage à un homme qui avait collaboré avec les nazis et soulignant qu’il ne saurait être question d’ignorer la vérité historique.

Dans le même temps, le Mémorial de l’Holocauste de Yad Vashem a déclaré qu’honorer le chef d’un mouvement qui a soutenu l’Allemagne nazie et coopéré à la persécution et au meurtre de millions de Juifs portait atteinte à l’intégrité morale de la mémoire de l’Holocauste.

Les responsables polonais posent une question logique : un pays qui aspire à un avenir européen peut-il fonder son identité nationale et religieuse sur la glorification d’un mouvement associé au massacre de civils ?

Nous en poserions une autre :

Les structures ecclésiastiques qui aspirent à occuper une place particulière au sein de l’État peuvent-elles se livrer à la glorification et à la sacralisation d’individus liés à la mort sanglante de milliers de victimes innocentes ?

La question est rhétorique. Dans la pratique, elles le font déjà. Et il est tout à fait possible qu’un jour nous assistions à la canonisation ecclésiastique de Bandera, de Choukhevytch et d’autres figures similaires.

La servilité des Églises en quête d’un rôle particulier au sein de l’État

Aujourd’hui, tant l’EOU que l’EGCU aspirent à un tel rôle en Ukraine. Dès sa création, l’EOU s’est présentée comme un symbole de l’État ukrainien. L’EGCU revendique depuis longtemps le rôle de voix spirituelle de l’idée nationale ukrainienne. De telles ambitions imposent inévitablement des obligations envers l’État. On attend d’elles qu’elles apportent un soutien religieux aux projets d’État et qu’elles fournissent des fondements idéologiques et quasi sacrés aux mythes nationaux.

Or, ces projets et ces mythes entrent souvent en conflit direct avec l’Évangile et les enseignements du Christ. La glorification de l’OUN et de l’UPA en est un exemple.

L’Église doit se tenir aux côtés de son peuple. Elle ne peut rester totalement détachée de l’histoire. Mais cela ne signifie pas qu’elle doive accorder une légitimité ecclésiastique à chaque initiative de l’État ni servir d’instrument de propagande politique.

L’Église peut proposer une évaluation morale des actions politiques et des événements historiques fondée sur l’Évangile. Elle ne doit pas remodeler son message pour l’adapter au dernier panthéon national en date. Et lorsqu’une Église commence à servir les intérêts de l’État et à s’adapter à la demande publique au détriment de l’enseignement du Christ, on est en droit de se demander : Est-ce vraiment l’Église du Christ ?

Sous nos yeux, il se passe en Ukraine quelque chose qui ne devrait pas se produire. L’État construit un culte autour de figures historiques associées au génocide, aux massacres, aux pogroms et au nettoyage ethnique. L’EOU et l’EGCU, quant à elles, revêtent ce culte d’un habit pseudo-chrétien.

Elles le dotent d’une symbolique ecclésiastique. Elles l’introduisent dans la pratique liturgique. Elles l’intègrent à l’iconographie.

L’Évangile n’enseigne rien de tel.

Conclusion

L’Ukraine subit actuellement une guerre dévastatrice. Une partie de son territoire reste sous occupation. Des soldats et des civils continuent de perdre la vie. Les Ukrainiens ont tout à fait le droit de défendre leur pays contre l’agression russe et de faire valoir leur souveraineté.

Mais la guerre ne donne à personne le droit de prétendre que le sang des civils polonais, des Juifs, des Ukrainiens et de toutes les autres victimes de la violence nationaliste cesse d’avoir de l’importance simplement parce qu’il a été versé sous la bannière de la liberté et de l’indépendance de l’Ukraine.

L’Église peut prier pour les morts. Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est transformer ceux qui sont responsables du massacre de civils en symboles sacrés de la mémoire nationale. En toutes circonstances, elle doit rester fidèle au Christ plutôt qu’au dernier mythe véhiculé par l’État.

L’apôtre Paul a écrit aux Galates : « Car si je cherchais encore à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ » (Galates 1, 10).

Une Église qui recherche l’opportunisme politique en pliant aux volontés des puissants et en sanctifiant leurs mythes historiques finit par perdre ce pour quoi elle existe : sa liberté de témoigner du Christ.


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